Alpenstock, "hénaurme" et percutant

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes

Alpenstock" se déroule quelque part dans un Tyrol imaginaire. C’est une farce "hénaurme", hilarante, caricaturale, grotesque et très politique. Comme un Buster Keaton, un dessin animé mâtiné d’Otto Dix. On y retrouve d’abord la force de l’écriture de Rémi De Vos. On se souvient de son texte "Occident" qui fut monté par Frédéric Dussenne pour le Rideau, un moment cinglant, une gifle percutante mais jouissive, un texte bref pour démonter cette fascisation qui nous guette, avec Valérie Bauchau et Philippe Jeusette.

"Alpenstock" est de la même veine. Axel de Booseré et Maggy Jacquot s’en sont emparés avec délectation. Eux qui firent les beaux jours de la compagnie Arsenic ("Le Dragon", "Eclats d’Harms") avant de divorcer douloureusement et de se lancer dans une nouvelle aventure avec leur nouvelle compagnie, "Pop-Up".

"Alpenstock" porte leur marque, en plus resserré (c’est très bien ainsi), en un huis clos déjanté, mais toujours aussi corrosif sur notre société.

Le décor est une pièce de guingois, couverte du sol au plafond de carreaux que Grete (Mireille Bailly), Bavaroise à couettes, ne cesse d’astiquer. Elle est mariée à Fritz (Didier Colfs), qui adore marcher en culotte de cuir et a la tête d’Hitler. Ils s’appellent "mon lapin, ma poulette", en roulant des yeux énamourés. Ils font l’amour en fonctionnaire pensant aux lettres à tamponner.

Balkano-carpato

Mais le ver grandit dans le fruit. Il prend la forme d’une bouteille de détergent achetée au "marché cosmopolite". Le seul mot de cosmopolite donne des boutons à Fritz, qui veut un pays "pur", sans mélange, blanc comme les sommets des montagnes. Il se veut le chantre de la soi-disant "majorité silencieuse". Le marché cosmopolite, c’est alors le danger de rencontrer d’autres gens, des étrangers. Pour Grete, la pureté n’est pas celle de la race menacée comme le pense Fritz, mais c’est celle de sa maison qu’elle astique à perte de journée, comme un rite masturbatoire, faute d’autres émotions. Fritz la trouve parfaite dans son rôle de femme au foyer lui préparant la choucroute. Mais au marché cosmopolite, un réfugié "balkano-carpato-transylvanien", Yosip (Thierry Hellin), l’a remarquée et suivie. Il a la forme sauvage d’un habitant des montagnes et le romantisme d’un Don Juan des Carpathes ("Alpenstock" ne fait pas dans la dentelle et n’est pas pour ceux que l’excès rebute). Grete découvre que la passion peut être plus agréable que le frottage de ses carrelages.

La pièce devient une suite de gags visuels sur le trio qui ne cesse de se retrouver, où Fritz multiplie les manières foireuses de tuer Yosip, comme dans Tom et Jerry, où le chat invente, et rate, mille façons d’éliminer la souris. L’arrivée des étrangers est inéluctable, que ce soient les Fritz ou les Le Pen. "Alpenstock" se veut un dessin animé caricatural, mais joué par trois comédiens qui l’assument avec brio. Et la pièce met alors en lumières et en rires grinçants la montée des intolérances, des fascismes ordinaires, la peur du changement avec des phrases qui résonnent souvent comme de beaux aphorismes.

Ce retour réussi du duo Axel de Booseré et Maggy Jacot prélude bien à leurs spectacles prochains : en mars, ils créent au Poche, à Bruxelles, "Poids plume", encore avec Mireille Bailly, et en septembre un spectacle "Cabaret du bout de la nuit" sur la Belle Epoque et la Grande Guerre.


Guy Duplat

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