La nouvelle directrice de Charleroi Danses, la Française Annie Bozzini, qui créa et dirigea durant 20 ans le Centre chorégraphique de Toulouse, est en fonction depuis le 2 janvier. Elle dévoile pour "La Libre" les grandes lignes de son projet pour le navire amiral de la danse en Belgique francophone.

D’emblée, elle a cette profession de foi : "Les professionnels de la danse en Belgique francophone ont besoin de se rassembler. C’est dans ces conditions qu’ils auront une meilleure reconnaissance. Comme militante de longue date de la danse, je sais qu’il faut rassembler les énergies."

"Préparer l'espace de la rencontre me semble être la moindre des choses, et la Raffinerie est un bon lieu pour ça."

Dans cette optique, Annie Bozzini veut faire de la Raffinerie à Molenbeek "le lieu de rassemblement pour la profession, que les artistes de la danse y trouvent tous les outils dont ils besoin : centre de formation avec la poursuite du training programme, support à la production et à la diffusion, documentation sur l’histoire de la danse (on est en négociation pour que Contredanse, actuellement basé à la Bellone, vienne à la Raffinerie). J’ai demandé aussi à la nouvelle RAC [Réunion des auteurs chorégraphes] de nous rejoindre dans cet espace de 9000 m², riche de possibilités. Il faut un tel lieu où tout le monde de la danse puisse se croiser, discuter."

Première danse

Si Charleroi Danses est le Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie Bruxelles, la Raffinerie - son pôle bruxellois - deviendrait "centre national de la danse" , largement ouvert : "La moitié des demandes de compagnies que nous recevons à Charleroi Danses sont le fait d’artistes venus d’autres pays."

Annie Bozzini tient aussi à développer un travail sur le quartier même si elle sait qu’en plein Molenbeek ce n’est pas simple : "Je vais lancer le projet Première danse, sorte de cartographie de la danse des enfants entre 3 et 6 ans, à l’âge où ils ne se regardent pas encore dans le miroir. Chaque famille, chaque groupe produit sa propre danse ; filmer cela sera une manière de faire entrer les parents à la Raffinerie, voire jusqu’aux spectacles." 

"La danse est la pratique la plus populaire après le football. Comment alors faire le lien entre ces pratiques amateurs en plein boom et un centre chorégraphique?"

La Horde à la Biennale

La base de Charleroi Danses reste Charleroi avec ses superbes nouveaux locaux aux Ecuries. La saison actuelle a été programmée par l’ancienne équipe. Annie Bozzini prépare la programmation suivante à Bruxelles et à Charleroi où elle débutera en septembre par la Biennale internationale qu’elle entend bien continuer "avec ce qui a de plus motivant dans le monde" . Exemples : elle a invité Rocio Molina, femme maître de flamenco qui "emmène cette forme traditionnelle sur le terrain de la création contemporaine" . La Biennale s’ouvrira sur La Horde, jeune collectif de jumpstyle, une discipline au confluent des musiques électro et de la danse, dans la mouvance des danses urbaines. "Un phénomène né en Belgique d’ailleurs, repris dans toute l’Europe, répété sur Internet." La Horde sera dès la semaine prochaine en résidence de création à Charleroi. "Revisiter les danses, capter les formes nouvelles fait partie de mon projet. Travailler sur le public local aussi, pour le faire venir à la danse."

Annie Bozzini continuera les résidences à Charleroi. Sollicitée par de nombreuses compagnies, elle préfère un choix net et "ne pas saupoudrer" . Elle a choisi Louise Vanneste et Ayelen Parolin pour les trois années à venir.

Pour les autres, il y aura l’aide du centre chorégraphique à la Raffinerie.

Une des forces d’Annie Bozzini a toujours été le développement de réseaux pour qu’un spectacle soit joué un plus grand nombre de fois. "Je ferai cela avec Liège, Mons, etc., avec le Kunstenfestivaldesarts, les Brigittines, mais aussi les centres culturels que je voudrais sensibiliser à la danse contemporaine."

Sur Charleroi elle aimerait en outre développer, avec l’université, un master consacré aux métiers de la danse.

"J’aurais gueulé"

A peine en place, la nouvelle directrice évite encore de parler politique et budget. Mais elle est nette : "On m’a promis de reconduire les moyens. Pas question donc par exemple de prendre sur notre budget pour subsidier Michele Anne De Mey même si on accompagnera encore jusqu’en juin les projets de Pierre Droulers et Thierry De Mey."

Le projet de contrat-programme qu’elle a déposé - comme tous ses pairs - contient "une augmentation raisonnable" . Elle n’était pas encore en place quand Paul Magnette, bourgmestre de Charleroi, n’a pas repris Charleroi Danses dans les institutions à mieux financer : "Si j’avais été là, j’aurais gueulé. Je suis contente pour les quatre institutions refinancées, mais je demanderai à Magnette la même chose, compte tenu de notre action et de notre ambition dans la ville."



La danse, c’est de la vie

Diplômée de Sciences Po , directrice pendant 12 ans de la revue mensuelle "Pour la danse", Annie Bozzini, 60 ans, a accompagné un temps le parcours du chorégraphe Daniel Larrieu avant de participer à l’ouverture et aux premières années de la Scène nationale La Filature à Mulhouse. A l’origine de plusieurs outils pédagogiques en direction du grand public, elle a créé et dirigé pendant 20 ans le Centre de Développement chorégraphique (CDC) de Toulouse Midi-Pyrénées, devenu modèle et label reconnu par le ministère français de la Culture. 

Connue et appréciée dans le monde de la danse, cette forte personnalité avait démissionné, lassée de voir perpétuellement "le dossier de la danse contemporaine traité avec désinvolture" par la mairie de Toulouse, de droite depuis les dernières élections. Elle connaît de longue date et apprécie la danse en Belgique. Elle habite désormais à Bruxelles, à deux pas du canal, et garde cette énergie qui lui a fait dire qu’à Toulouse "le personnel politique n’était pas à la hauteur de nos projets"

Dans la morosité actuelle, la danse, dit-elle, "a une vitalité, donne du bonheur aux gens, elle est du côté de la vie, même si elle peut aborder des sujets très graves".