Scènes

«Arabella» en équilibre instable

Martine D. Mergeay

Publié le - Mis à jour le

S'attaquer à «Arabella» de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal (1933), c'est nécessairement accepter de faire une partie du chemin que n'eurent pas le temps de parcourir les auteurs... Hofmannsthal, l'inoubliable auteur des plus grands succès de Strauss, mourut avant la fin de la composition de l'opéra, et si le livret des deuxième et troisième actes était déjà écrit, il ne fait pas de doute qu'il était encore destiné à de nombreux remaniements. La mort du poète figea son oeuvre en l'état avec pour conséquences un essoufflement de l'action et de la musique (pas moins voluptueuse ni chatoyante pour autant, simplement moins «dramatique») et, partant, de tout l'opéra.

Concept réducteur

Critique sociale, dénonciation politique, conte de fée, initiation à l'amour et à la sexualité (lire à ce sujet l'article éclairant de Frédéric Roels sur www. orw. be), chacun vole donc au secours d'Arabella à sa façon. Pierre Médecin, qui signe la mise en scène donnée en ce moment à l'Opéra Royal de Wallonie (en coproduction avec le Capitole de Toulouse) a choisi de stigmatiser l'époque où fut créé l'opéra - l'entre-deux guerres et la montée du nazisme -, non sans un renvoi (très lourd: un immense portrait en pied surplombant la scène, transformé dans la scène finale en pont-levis donnant sur le vide) au règne de l'empereur François-Joseph, le livret plaçant l'action à Vienne, en 1860. Le fameux escalier de l'hôtel où se déroule toute l'intrigue est devenu l'unique objet du décor (Pet Halmen), partant de l'avant-scène jusqu'aux cintres et obligeant les chanteurs à surveiller leurs pieds en permanence, sous peine de chute meurtrière. Tous les mouvements en subissent la contrainte. A quoi s'ajoutent quelques «gestes» incongrus, tels l'agitation servile des employés de l'hôtel à l'égard du comte Waldner ou la présence lascive de couples de soldats nazis durant la nuit d'amour de Zdenka et Matteo... Par contre, les personnages ne sont nullement investis, leur psychologie est simpliste et prévisible, et la direction d'acteur rudimentaire. Le «concept» l'emporte donc, une fois encore, sur le contenu. Restent, parlant du visuel, quelques beaux tableaux, soutenus par la virtuosité des éclairages.

Un quatuor vibrant

Les embûches de la mise en scène n'auront pas terni la musique ni refroidi les chanteurs. A la tête d'un orchestre vif et réactif, Patrick Davin offre une lecture élégante et claire de la partition, soutenant à la fois un irrépressible flux sonore, une dynamique infinie et une parfaite transparence des timbres. La quadrature du cercle, en ce qui concerne la musique de Strauss, n'était encore un certain manque de densité et de brillance.

Dans le rôle titre, la soprano française Mireille Delunsch a pour elle une forte personnalité, une voix typée et agile, une justesse sans faille, une musicalité cultivée, un don de scène évident... mais il manque à son timbre la rondeur et la sensualité d'Arabella, à laquelle elle confère (habilement) une gravité désabusée, une amertume, une distance plus en rapport avec sa propre ambiance qu'avec celle du personnage. Chez Anne-Catherine Gillet, Zdenka, c'est l'inverse: la voix manque parfois de souplesse dans le suraigu, mais elle est riche, chatoyante, lumineuse; de plus, par sa seule présence, la jeune soprano atteste de Zdenka toute l'ardeur adolescente, l'idéalisme naïf, l'audace de la passion. Pour camper les contradictions de Mandryka, Werner Van Mechelen a choisi la voie du théâtre et du texte, mettant sa voix superbe au service d'une approche «lieder» de sa partie, option par ailleurs stratégique pour un rôle sournoisement épuisant. Enfin, Gilles Ragon, Matteo, dernier protagoniste du quatuor amoureux, et le plus mal servi par la mise en scène, se confirme comme un ténor sensible et vaillant, fin musicien et comédien engagé.

L'excellente distribution réunit encore Hanna Schaer, Adelaïde, Tma Tmasson, Graf Waldner, Melanie Boisvert, Die Fiakermilli, Christine Solhosse, la tireuse de cartes, et, dans les rôles des soupirants éconduits, Steffen Schantz, Patrick Delcour et Léonard Graus.

© La Libre Belgique 2006

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