Cet espace aurait initialement dû être consacré à la critique de l'excellente pièce "Truckstop" d'Arnaud Meunier découverte hier matin à la Chapelle des Pénitents Blancs. Mais l'actualité terroriste bouleverse une fois plus l'actualité culturelle même si le Festival d'Avignon, où dînait François Hollande au moment de la tuerie de Nice, poursuit son cours de la rue de la République à la place de l'Horloge, des Carmes au Cloître Saint-Louis presque comme si de rien n'était. Les mines sont peut-être un peu plus graves que d'habitude, les attentats se glissent dans les conversations et réseaux sociaux, des jeunes Niçois attablés place du Palais des papes envisagent de partir vivre en Australie mais aucune annulation n'a été prévue, les salles à ciel ouvert ou couvert restent pleines et les mesures de sécurité, qui étaient déjà accrues cette année, n'ont pas été modifiées. Les spectateurs doivent arriver une demi-heure avant la représentation, les sacs sont fouillés à l'entrée et les sacs à dos sont interdits.

Applaudir les forces de la vie

Le directeur du festival, Olivier Py, a publié un texte hier matin, réaffirmant qu'"un spectateur est une femme, un homme, un enfant engagé, sa seule présence fait mentir les ténèbres. Horatio dit à Hamlet: "Suspend ta douleur pour dire mon histoire". Nous n'allons ni suspendre ni nier notre douleur, mais la dire sans interrompre la vie et notre solidarité avec les victimes. Et de proposer face à ceux qui veulent qu'on se taise non pas une minute de silence mais des applaudissements aux forces de la vie.

A l'issue de "Truckstop" de l'auteure néerlandaise Lot Vekemans qui, ironie du sort, s'achève par un accident de camion, le metteur en scène Arnaud Meunier, qui était au dîner de l'Hôtel de l'Europe avec le président de la République jeudi 14 juillet, nous confie s'être interrogé quant à l'attitude à adopter. "On s'est demandé si on allait prendre la parole. On ne l'a pas fait car je ne voulais pas donner la sensation au spectateur de l'instrumentaliser."

Présente depuis le début du festival à l'esprit du metteur en scène, la menace de l'attentat influe aussi sur son travail puisque son prochain spectacle "The Gap" abordera cette thématique. "L'urgence n'est peut-être pas de jouer Tchékhov" conclut-il au moment où, sur cette place ensoleillée de la Principale, passent nos compatriotes David Murgia et Benoît Piret du Raoul Collectif dont "Rumeur et petits jours", sélectionné dans le "In", résonnera de manière particulière dès le 17 juillet au Cloître des Carmes. Dans cette apologie de la pensée complexifiée, dans ce combat des chroniqueurs de l'émission "Epigraphe" menacée car intelligente, ils vont prendre les armes à leur tour pour dénoncer l'idéologie libérale. "Je ne suis pas un fanatique des réactions à chaud car il y a une volonté émotionnelle de dire quelque chose et tout le monde improvise" nous dit d'emblée David Murgia qui jouait le "Discours à la nation" à Paris lors des attentats de Charlie Hebdo et qui a dû annuler plusieurs représentations de "Rumeur et petits jours" au Théâtre National après les attentats du 13 novembre dernier, à Paris toujours. "Les attentats ne sont que la partie visible d'un iceberg de violence organisée et légitime. Qui vend des armes à qui ? Si on arrête de jouer, on attise la peur. Il faut continuer à la fabrique des oeuvres et à les faire rencontrer avec le public. Je ne serais pas là si je ne croyais pas que les oeuvres ont un pouvoir sur les hommes."

Un pouvoir qui sera très perceptible encore au Théâtre des Doms de la Communauté française avec le spectacle documentaire sur la question de la Palestine d'Adeline Rosenstein, "Décris-Ravage" qui, sans image ni émotion, décrit la représentation des mondes arabes et revient à Napoléon, avec qui tout aurait commencé.