Scènes Le théâtre du réel ancré à l’Espace libre. "Pôle sud : documentaires scéniques". Critique.

Le spectacle s’ouvre sur des images d’archives : des expropriations, de petites gens, un pan entier de quartier populaire abattu, à la fin des années 60, pour faire place à la Maison de Radio-Canada.

Le théâtre documentaire que proposent Anaïs Barbeau-Lavalette et Emile Proulx-Cloutier s’inscrit dans le projet de quartier lancé par l’Espace libre, soucieux d’associer professionnels et citoyens pour "faire du Centre-Sud un espace de création", soutient son directeur artistique Geoffrey Gaquère.

“Entendre des gens se raconter pour vrai nous ouvrira toujours des avenues nouvelles sur l’art dramatique.”

On songe aux démarches similaires portées dans leur environnement respectif, à Bruxelles, notamment par Océan Nord (Schaerbeek, place Liedts) ou les Tanneurs (Marolles). Pareillement, le quartier Centre-Sud de l’île de Montréal est historiquement populaire, pauvre, densément peuplé, marqué par l’artisanat et le monde ouvrier.

Construction sans concession

Huit parcours de vie structurent le spectacle né en mai 2016 et dont le Festival TransAmériques présentait les dernières à l’Espace libre. "Tout le monde a des histoires. Pas tout le monde est un personnage", sourit Anaïs Barbeau-Lavalette. C’est elle qui, avec une preneuse de son ("et pas de caméra, ce qui aurait parasité l’échange"), a mené de nombreuses entrevues, chez les gens, dans leur quotidien, avant d’en retenir huit, "vraiment comme un casting, pas un recensement : on fonctionne au coup de cœur".


Ces longs entretiens - de deux, trois, quatre heures parfois - ont fourni un matériau abondant. En faire récit nécessitait une sélection rigoureuse et un important travail de montage, mené avec un monteur de cinéma. Pour créer "le plus beau système solaire de personnages".

C’est bien au cinéma que se réfère Emile Proulx-Cloutier : le montage donc, la lumière qui enveloppe et rythme et guide ("je voulais que l’éclairage joue le rôle de la caméra"), la bande-son aussi que le metteur en scène a voulue puissante, enveloppante.

Jackie, Serge, Cybèle, Johanne...

C’est ainsi par la voix (off), d’abord, qu’on entre dans les portraits brossés ici avec délicatesse, au fil d’un dialogue mené avec respect, humanité, humilité. On fait ainsi connaissance de Jacqueline, qui collectionne les flacons de parfum et ne sort jamais sans ses bijoux. De toutes les personnes qu’on découvrira au fil du spectacle, c’est la seule qui ait déjà fait de la scène, sous le nom de Jackie Star : une des dernières "effeuilleuses" que la ville ait connues, et une des premières personnes trans de Montréal...

© Pedro Ruiz

Puis il y aura Serge, orfèvre et soudeur, dont le père était souvent en prison. Vanessa et Mélissa, jumelles humblement fières de leur vie modeste et de leurs ambitions. François, passionné de pêche à la mouche qui jadis devint maître dans l’analyse de l’impact des gouttes de sang sur les scènes de crime. Le bouquiniste du Chercheur de Trésor, sa passion et ses désillusions : "Aujourd’hui faut être vendeur. Si t’es trop fin tu survis pas." Cybèle, son apprentissage des mots et de l’écriture, son expérience de l’hôpital psychiatrique. Johanne, aide-concierge d’école secondaire, son goût du travail exemplaire, sa transparence dans le regard des autres. Marc, observateur lucide du quartier avec son "petit peuple qui font ce qu’ils peuvent" (sic).

Tous sont là, tour à tour, dans leur propre peau, chacun guidé dans un morceau de son propre univers par une dramaturgie inventive et sobre. Pour une pièce de théâtre au sens plein du terme, qui du réel fait sa matière et de l’émotion son moteur. On n’a aucune peine à croire Anaïs Barbeau-Lavalette quand, enfin, elle affirme : "Quelque chose d’ineffaçable s’est passé, qui nous lie pour toujours."

© Pedro Ruiz


"100% Montréal"

Le collectif Rimini Protokoll s’appuie sur des “experts du quotidien” pour élaborer, depuis plusieurs années, un théâtre documentaire d’exception. On se souvient de “Sabenation” jadis. Et naguère du “100 % Bruxelles” qui ouvrait l’édition 2014 du Kunstenfestivaldesarts. Créé à Berlin, ce concept a essaimé dans de nombreuses villes, dont Montréal, pour l’ouverture du FTA en cette année emblématique d’anniversaire. Et Marseille prochainement.


Chaque fois, 100 personnes sur le plateau donnent un visage humain aux statistiques de la ville. “Comment faire parler les chiffres ?” lance le premier des Montréalais – un statisticien, d’ailleurs – à entrer en scène. Hommes, femmes, trans, adultes, enfants, nés au Canada ou ailleurs, athées, juifs, musulmans, convertis, avec ou sans emploi… Une ville-monde s’esquisse dans cet opus ludique qui, s’il cède à certaines facilités, inclut joliment le subjectif dans le traitement des données objectives, et cerne son sujet avec l’intelligence de la communauté.

"Nous sommes un corps avec 100 têtes. [...] 
Nous sommes une chorale qui ne chante pas d'une seule voix."


  • Festival TransAmériques, Montréal, jusqu’au 8 juin. Infos : www.fta.ca