Enfant chéri d’un public ciblé, artiste hybride et doué pour mêler le théâtre physique, la danse et le cirque dans ses créations, fondateur de la Cie 111 à laquelle on doit, entre autres, "Plexus" avec la danseuse Kaori Ito au milieu de sa forêt de fils, Aurélien Bory était très attendu à Avignon. Sa première participation au festival n’a pas déçu. 

S’inspirant souvent d’écrits pour ses créations, il explore ici l'univers de l’écrivain Georges Perec, dont l’approche du vide et de l’espace, la manière d’arpenter l’alphabet, ne pouvaient que l’interpeller. Orphelin toujours en quête des traces de sa mère, Perec s’inscrit dans le temps grâce à l’écrit. L’art vivant, lui, est éphémère mais creuse, selon Aurélien Bory, un sillon intérieur, celui du souvenir laissé au spectateur. Cet "Espèces d’Espaces", livre source pour son spectacle "Espaece" avec le "e" dans le "a", Bory va l’habiter avec finesse, intelligence et originalité. Millimétré jusqu’au bout de la page blanche ou noire, son espace à lui tourne lentement les pages d’un livre immense au creux desquelles l’acrobate Guilhem Benoît se joue de la pesanteur. Pendant que l’acteur Olivier Martin-Salvan, le danseur Mathieu Desseigne découvert chez Alain Platel, la contorsionniste Katell Le Brenn, la chanteuse Claire Lefilliâtre illuminent la scène et écrivent les autres chapitres du spectacle.

Sorties de secours

Des chapitres ou plutôt juste quelques lettres, l’écrit chez l’oulipien Perec se trouvant aussi dans ce qui n’est pas dit. "J"’écris", "j’écris que j" écris" pourra-t-on lire en lettres blanches sur le livre noir avant qu’un tour ludique ne vienne convoquer à sa manière le palindrome tant pratiqué par l’auteur fou de cette figure de style utilisée pour désigner le texte ou le mot dont l’ordre des lettres reste le même qu’on les lise de gauche à droite ou de droite à gauche. Les lettres E, I, R, C vont donc s’inscrire peu à peu sur le livre noir pour écrire et réécrire mais toujours à l’économie, à l’image des choix de l’écrivain. 

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

En guise de scénographie, ces panneaux noirs qui évoquent un personnage à part entière et sur lesquels les sorties de secours sont bien visibles comme une issue possible à l’angoisse de la page blanche. Avant de lire que vivre, c’est se déplacer dans l’espace sans se cogner. Une note d’humour parmi d’autres dans ce spectacle esthétique et raffiné, à l’image de l’exigence de l’artiste qui occupe et respecte ici la rareté de l" Espaece".

Festival d'Avignon, jusqu'au 24 juillet, www.festival-avignon.com