Isabelle Jans, lundi midi, à Avignon, planche sur ses calculs. Le festival, aux Doms, s’est achevé dimanche (mais se poursuit jusqu’au 31 dans certains lieux du Off). La directrice du Théâtre des Doms - vitrine sud de la création contemporaine en Belgique francophone, selon l’appellation officielle - respire. "En taux de remplissage, on est en baisse de 9 % par rapport à l’année passée. En fréquentation absolue, on régresse de 13 %." Tout cela pour les six spectacles programmés aux Doms mêmes, et sans encore les chiffres du cirque et de la danse, "probablement assez bons, similaires à ceux de l’an dernier". Et puis, ajoute-t-elle, "on est contents : on a fait 127 représentations, à l’heure, qui se sont toutes bien déroulées. Rien que ça, c’est un tour de force !"

Certes, un recul. Mais pas si affolant, compte tenu des rumeurs qui courent : le Off aurait perdu, en fréquentation, quelque 30 voire 40 %. Ce qu’aucune déclaration n’est encore venue confirmer. Compte tenu aussi de plusieurs facteurs défavorables cette année, et que liste Isabelle Jans : "La crise, évidemment, à cause de laquelle on rabote soit la durée du séjour, soit le nombre de spectacles qu’on va voir ; les embouteillages de pire en pire aux environs d’Avignon et dans la ville même ; la canicule aussi : hormis en 2003 (l’année de la grève, donc pas comparable), on n’a jamais eu comme cette fois trois semaines à 35 degrés. Dans ces conditions, le public d’un jour, qui séjourne dans la région, plutôt que de faire une incursion au festival, reste à la piscine, comment l’en blâmer ?"

En outre, note-t-elle, "la programmation du In cette année était particulièrement attractive et variée, notamment avec cette série de propositions à l’Opéra Théâtre", et avec aussi quelques accès très peu chers. "Le In annonce 15 000 places de plus en chiffres absolus. Si le nombre de spectateurs n’augmente pas, ça fait 15 000 entrées de moins pour le Off." À ceci près que, In et Off, les publics se mélangent peu, non ? "Dans nos files d’attente, on entend aussi parler des spectacles vus dans le In. Ça ne vaut évidemment pas pour tous les lieux du Off, mais chez nous, dans certains lieux de régions, à la Manufacture, aux Halles, au Chêne Noir, ça se partage", assure Isabelle Jans. Qui pointe "une programmation peut-être plus difficile d’accès", cette année aux Doms. "En temps de crise, on se rabat sur les auteurs, les acteurs, les spectacles connus. Or nous, par essence, nous axons sur des projets plutôt jeunes, neufs. Et si le Corridor ou Frédéric Dussenne ne sont pas des débutants, ils sont très peu connus en France."

Alors que, dans le passé, il est arrivé qu’un des spectacles des Doms se transforme en vraie locomotive, ici "c’est assez équilibré ; le phénomène de spectacle phare existe de moins en moins", note la directrice. Pour qui l’important est que chaque proposition ait trouvé son public. "On a eu beaucoup de bons retours des pros, d’ailleurs. Même des achats à la sortie, ce qui est rare. Je ne suis pas du tout inquiète en termes de mise sur le marché, même si, dans les faits, ça ne se concrétisera vraiment que dans six mois." Ce rôle côté diffusion, de vitrine, est capital aux Doms. "C’est même là-dessus qu’on est évalué en premier pendant le festival." Et, de ce point de vue, le bilan promet d’être positif.

En jetant un regard plus global sur le festival, Isabelle Jans pointe la "spirale négative" engendrée par certains commentaires systématiquement dénigrants. Or le mauvais - et il y en a ! - ne doit ni ne peut masquer la qualité bien présente aussi dans le Off. "Notre public n’est pas celui des comiques, il n’y a pas de concurrence. Mais la surreprésentation des comiques change la physionomie du Off et, éventuellement, décourage les spectateurs d’y venir, donc de venir voir ce que proposent les Doms."

Par ailleurs, si la ville en juillet est envahie de toutes parts par les affiches (de qualité esthétique disons… variable) et les artistes distribuant leurs tracts, quelque chose dans l’atmosphère avignonnaise a changé. "Certains lieux sont tenus désormais par des boîtes de prod ou des théâtres privés parisiens. C’est devenu plus industriel ; en termes de marketing, ça change la donne. Dans certains cas l’expérience du festival Off n’a plus rien d’artisanal. Ça se commercialise, dans un sens qui s’éloigne beaucoup du Off joyeuse fête du théâtre."

Comment Isabelle Jans qualifierait-elle le festival 2013 ? "Il y a pour moi une notion de transition, de mutation, aussi parce que c’est le dernier In dirigé par Vincent Baudriller et Hortense Archambault. Du coup, on est en questionnement. On sait qu’on va beaucoup réfléchir pour s’adapter à la nouvelle donne - qu’on ne connaît pas encore…"

Directeur adjoint et fin observateur de nos scènes, Hervé d’Otreppe constate, en écho, que "l’évolution n’est pas très différente aux Doms que dans les lieux culturels généralistes. Les gens qui doivent attirer du public ont tous le même problème. Il y a une demande pour du divertissement (qui peut être intelligent). Les critiques que nous avons entendues à propos de nos spectacles sont qu’ils étaient pour certains trop lourds, trop durs. En revenant à la liste des candidats, on s’est demandé si on aurait pu être plus légers. Je ne pense pas. L’ambition des compagnies est de parler du monde, de son état actuel. Or il semble que ce ne soit pas ce que cherche le public. Nous sommes du côté des artistes. Même s’il faut se poser la question de cette adhésion ou non. Nous défendons aussi des formes neuves, inattendues, au point parfois de dépasser la compréhension du public avignonnais… Mais nous affirmons, en tout cas, des propositions originales. Faire l’unanimité n’a jamais été un but, c’est même ennuyeux. Et on ne sait jamais à quoi le public va adhérer. Un aspect inhérent à notre mission est d’être extrêmement souples, attentifs à ce qu’on entend, à ce qui se passe. La remise en question est constante. C’est une matière vivante !"

Pour Hervé d’Otreppe, cette évolution, pointée aujourd’hui, "ne date pas de cette année". "Le rapport à la culture, au théâtre, la fréquentation des salles, tout cela évolue. Il se passe quelque chose qui n’est pas propre aux Doms et à Avignon. Qu’on ne ressente pas, ici, les effets d’une évolution générale, ça serait étonnant."