Comment une création forgée au contact du réel, affinée en fiction, éclaire-t-elle – malgré elle – cette même réalité soudain bouleversée ?

Mars 2020. Quelques jours à peine avant le confinement naît Home, dans Factory – section du Festival de Liège dédiée à l’émergence scénique. Sortie en 2019 de l’Insas, Magrit Coulon y avait élaboré un travail de fin d’études portant sur la vieillesse. Plus qu’une ébauche, son projet connaîtra sa première semaine de "résidence officielle" aux Doms, à Avignon. Soutenue ensuite par le Festival de Liège, et désormais par la jeune structure d’accompagnement et de production MoDul, Home se révèle au public le 3 mars, à la Caserne Fonck.

L’intensité du sensible

Deux actrices (Carole Adolff, Anaïs Aouat), un acteur (Tom Geels), un espace réaliste (scénographie d’Irma Morin, lumières d’Elsa Chêne), et nous voilà plongés, au rythme sonore des secondes, dans le temps étiré et le silence palpable de la salle de séjour d’une maison de retraite. Audace du temps long, de la lenteur extrême, de l’effort de chaque instant. Puis ouverture vers la parole et son relais, vers l’immensité du souvenir et du vécu enclose dans les corps contraints. Pas avare de surprises, voire d’excès, la pièce pourtant frappe par sa retenue, l’intensité du sensible qui s’y révèle, à des lieues cependant de l’usine à émotion. Une vraie révélation, aujourd’hui saluée par le prix Maeterlinck de la meilleure découverte.

Sans lien aucun avec la première vague de la pandémie de Covid-19, dont les maisons de repos ont été l’un des épicentres, Home résulte cependant d’une longue observation et d’une fine écoute de ces lieux et de leurs résidents. "Le spectacle ne répondait pas à l’actualité dans son désir premier, qui était de réinviter les gens à entrer dans ce lieu, de trouver des aventures théâtrales dedans", indique Magrit Coulon, 24 ans, de longue date intriguée et touchée par les personnes âgées.

L'identité complexe d'un spectacle

Pour la jeune metteuse en scène, cette conjonction "très perturbante" de son intention humaine et artistique d’une part et du contexte sanitaire de l’autre "pose la question de l’identité du spectacle". Évidemment de l’art vivant, avec ce que cela suppose d’aller-retour avec le présent.

"Si je devais faire un spectacle sur le Covid, je le ferais dans cinq ans, certainement pas maintenant, sans recul", affirme la jeune femme. Qui, début octobre, réunira sa jeune équipe. "Comment faire de la place à la conscience commune de ce qui s’est passé – et qu’on ignore encore pour partie ?"


Sans désigner son travail comme documentaire, la créatrice – franco-allemande d’origine, installée à Bruxelles – s’est engagée sur une voie où elle cultive l’observation. "Cela nous met en position d’humilité", lance-t-elle, en établissant un parallèle avec la mise en scène. "Les actrices et les acteurs me bluffent ! C’est un bonheur de créer le cadre pour que ça advienne." Ses complices – y compris à la dramaturgie, à la scénographie, au son – ont tous contribué à ce que Magrit Coulon tient pour une véritable aventure collective.

Revenant sur une saison certes écourtée, et saluant résolument la vitalité et la créativité d’un secteur lourdement touché par la crise, les prix Maeterlinck se sont organisés cette année sans cérémonie physique et dévoilent leur palmarès notamment en vidéo. Un palmarès branché – aussi imparfaitement que passionnément – sur le pouls de notre époque, et singulièrement marqué par le collectif, la transversalité des esthétiques, l’étourdissante sincérité des artistes.

  • Prochaines représentations de "Home" à Toulouse (9-10/11) et Paris (12-13/12) puis à la Maison de la culture de Tournai du 1er au 5 mars. En avril à Ath, en mai à Bruxelles (Centre culturel d'Uccle, Théâtre national), en juillet aux Doms, à Avignon. Infos : www.modulable.be


Les lauréats de la saison 2019-2020

Meilleur spectacle : Dimanche, de Julie Tenret, Sicaire Durieux, Sandrine Heyraud.
Meilleure mise en scène : No One, de Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola.
Meilleur spectacle de danse : Forces, de Leslie Mannès, Thomas Turine et Vincent Lemaître.
Meilleur spectacle de cirque : 125 BPM, du Duo André/Léo.
Meilleure comédie/spectacle d’humour : Au suivant ! de Guillermo Guiz.
Spectacle jeune public : Jimmy n’est plus là, de Guillaume Kerbusch.
Meilleur seul en scène : Tchaïka, de Natacha Belova et Tita Iacobelli. Avec Tita Iacobelli.
Meilleure découverte : Home, de Magrit Coulon.
Meilleure comédienne : Isabelle Defossé, dans Villa Dolorosa, de Georges Lini.
Meilleur comédien : Adrien Drumel, dans Le Roman d’Antoine Doinel, d’Antoine Laubin.
Meilleur espoir féminin : Marina Pangos, dans My Fair Lady, de Frederick Loewe et Alan Jay Lerner, m.e.s. Jack Cooper et Simon Paco.
Meilleur espoir masculin : Jules Puibaraud, dans Des caravelles et des batailles, d’Éléna Doratiotto et Benoît Piret.
Meilleur auteur/meilleure autrice : Collectif La Brute pour Paying for it.
Meilleure scénographie : Les Falaises, d’Antonin Jenny. Scénographie de Charles-Hippolyte Chatelard.
Meilleure réalisation artistique et technique : Dimanche, de Julie Tenret, Sicaire Durieux, Sandrine Heyraud.
Prix Bernadette Abraté : Catherine Magis et Benoît Litt, fondateurs et directeurs de l’Espace Catastrophe, Centre international de création des arts du cirque.

Dimanche, par la Cie Focus et la Cie Chaliwaté
"Dimanche", meilleur spectacle. © Virginie Meigne

Inoubliable "Dimanche"

Arrivé en Arctique, un trio de reporters bras cassés filme, tant bien que mal, la banquise qui craquelle. Grandeur nature, une ourse polaire et son petiot se blottissent l’un contre l’autre, sur une surface de glace qui se rétrécit au point de menacer leur vie. Ainsi s’ouvre Dimanche, tant attendu, des compagnies Focus et Chaliwaté. Un vrai coup de cœur pour un spectacle sans parole, qui s’adresse à tous, pour crier l’urgence climatique.

Le collectif, composé de Julie Tenret (Focus), Sicaire Durieux et Sandrine Heyraud (Chaliwaté), réunis à l’écriture, à la mise en scène et à l’interprétation, a multiplié les audaces et décuplé l’inventivité pour cette création habitée par la magie du cinéma – avec ses gros plans, travellings et autres zooms – mêlée au charme de l’artisanat, à la puissance évocatrice des objets et marionnettes. Sacré meilleur spectacle par les prix Maeterlinck de la critique 2020 – une première pour des compagnies issues du jeune public –, Dimanche continue à surfer sur la vague des récompenses. Et réalise d'ailleurs un doublé avec le Prix de la meilleure réalisation artistique et technique. 


Sa version courte, Back-Up, avait en effet déjà obtenu, en 2019, l’Award du théâtre total au Fringe, prestigieux festival d’Édimbourg. Une reconnaissance inouïe pour deux "petites" compagnies belges, qui aurait dû leur assurer une tournée internationale, de New York à l’Australie. Entre-temps, le Covid-19 a soufflé le froid sur l’urgence climatique et a cloué au sol l’hélicoptère-jouet chargé d’hélitreuiller les reporters en perdition. Mais ce n’est que partie remise. (L.B.)