Scènes

« Architecture » de Pascal Rambert a ouvert jeudi soir le Festival d’Avignon mais déçoit. 43 spectacles dans le « In », 1592 (!) dans le« Off ».Un festival très politique, à la mesure des enjeux d’aujourd’hui, jusqu’au 23 juillet.

Architecture de Pascal Rambert qui ouvrait jeudi soir, la 73e édition du Festival d’Avignon avait bien des armes pour impressionner : un casting de rêve avec neuf comédiens parmi les meilleurs de France et un propos très fort qui vient percuter nos inquiétudes d’aujourd’hui.

C’est l’histoire d’une famille viennoise entre 1910 et 1938, avec un père surpuissant et castrateur, ses enfants et ses beaux-enfants. Tous sont des intellectuels et artistes, consacrant leur vie aux idées, à la science et à la beauté, mais impuissants face à la montée des populismes et nationalismes meurtriers. Aguerris au langage, ils ne peuvent rien contre la trahison des mots (nos fake news) et contre les slogans qui remplacent l’argumentation (nos réseaux sociaux).

Après 4h de spectacle, tous sont morts, échoués sur la scène, sauf le Pater familias, incarnant le vieux monde,écrasé dans son incompréhension et son chagrin.

Architecture remplit la promesse d’Olivier Py, directeur du Festival, qui écrit : « Le danger partout s’est accru de vivre dans un monde désenchanté, où nous serions seuls face à la culpabilité et à l’impuissance. Pour nous aider à traverser la sévérité du temps, le théâtre propose tout simplement de nous réunir devant la représentation éternelle de l’humanitéaux prises avec cette impuissance. »

Loin des Damnés

Avec un tel propos et de tels acteurs, on rêvait de revivre le choc des Damnés d’après Visconti monté par Ivo Van Hove en Cour d’honneur en 2016, moment inoubliable dénonçant la même montée des extrémismes menant à la guerre.

Hélas, on en est loin même si Architecture a des qualités. Mais le propos est trop étiré, trop « joué » face au public. Certes, son essence, c’est le langage et sa perte. Pascal Rambert s’est inspiré pour son personnage de Stan (formidable Stanislas Nordey qui domine la distribution) de la philosophie de Wittgenstein sur le langage. Mais à force de privilégier les mots, Architecture en a trop oublié le théâtre.

Au début, apparaît Jacques Weber, 69 ans, immense acteur de théâtre et de cinéma que Pascal Rambert (né en 1962, souvent invité à Avignon) rêvait de mettre sur la scène de la Cour d’honneur où jamais il n’était encore venu.

Tout habillé de blanc, comme sa famille, comme le décor sobre, Bauhaus, dans la somptuosité des murs de pierres, il auto-clame sa gloire d’architecte renommé dans toute l’Europe. Il est odieux, écrasant sa famille, incapable de voir venir les dangers que ses enfants soupçonnent. Un rôle taillé pour lui, pour sa voix autant que pour sa silhouette, rebondie, un moment effondrée comme une baleine échouée.

Manteau de sang

Il s’est remarié avec la jeune Marie (Marie-Sophie Ferdane). Ses enfants et beaux-enfants sont interprétés par Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès, Laurent Poitrenaux (excellent). Le père se moque de leurs métiers: éthologue, musicien, journaliste, psychiatre. Denis Podalydès en perd les mots, bégayant tant il est écrasé par ce père.

Mais que peut la culture face au peuple? L’architecture est ce qui permet d’habiter ensemble, alors que se passe-t-il quand elle s’écroule? Et qu’en est-il de cette jouissance des mots et celle des corps dont Emmanuelle Béart et Stanislas Nordey rappellent l’urgence oubliée ?

Pascal Rambert parle de son texte (celui d’Architecture) comme d’un « memento mori pour penser notre temps ». Si les hommes et femmes les plus brillants, qui avaient pourtant la maîtrise du monde et des mots, de la philosophie comme de la science, furent ainsi incapables d’empêcher « l’horreur d’advenir et de couvrir de son manteau de sang et de honte l’Europe, comment ferons-nous dans un temps peu armé comme le nôtre si le sang se présente à nouveau ? » Terrible avertissement.

© Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon