Qu’il voie le jour comme prévu, en mars ("sous condition de décisions ministérielles favorables à la reprise des activités dans les lieux culturels", ainsi que le formule le Théâtre de Poche), ou qu’il soit reporté en juin 2022, le spectacle est en cours de répétition.

À l’origine de Belgium, Best Country, il y a "la rencontre de deux envies", explique Edgar Szoc, enseignant, chroniqueur, impliqué dans la Plateforme citoyenne et ayant hébergé plusieurs migrants. "Olivier Blin souhaitait au Poche un spectacle sur l’hébergement, moi j’avais envie d’écrire là-dessus pas forcément pour la scène au départ, mais pour laisser une trace de ce qui s’est passé, et qui est un véritable réservoir à histoires."

Ce qui s’est passé ? En 2019, à travers tout le pays, des bénévoles ont proposé quelque 50 000 nuitées à des migrants. On estime à plus de 8000 les foyers belges ayant au moins une fois offert gîte et couvert à des personnes déplacées, les mettant à l’abri non seulement de la faim et du froid, mais aussi des arrestations arbitraires et expulsions. Un véritable mouvement.

"Dix jours avant que ça commence, ça paraissait invraisemblable. Dans quelque temps, ça semblera peut-être tout à fait fou", expose Edgar Szoc.

Immersion, implication, imprégnation

Sa propre immersion, son implication dans le mouvement ont conduit à une écriture sinon documentaire, du moins fruit d’un processus d’imprégnation. Ces monologues de fiction adoptent le point de vue des hébergeurs, "un choix assumé un peu douloureusement", confie l’auteur. Qui relève par ailleurs que "souvent ce sont des femmes".

De la diversité des parcours de ces hébergeuses et hébergeurs, de la somme des expériences éprouvées, Edgar Szoc a retenu et traduit "aussi bien les descriptions froides, presque comptables, que les motivations humanistes, ou encore la politisation de beaucoup de ces personnes qui, à partir de la rencontre, sont devenues spécialistes du droit des étrangers".

Forcément polyphonique, l’ensemble contient la "tonalité mélancolique" du regard porté sur cette situation. "Un regard à la fois rétrospectif et interrogateur sur ce qu’on en garde, ce qu’on en fait." Qu’en faire justement ? Laisser une trace, on l’a dit, "en évitant les deux écueils que sont d’un côté la glorification, de l’autre l’ironie"

L’audace citoyenne

Quant à savoir comment donner corps à de telles paroles, c’est à Julie Annen qu’il revient de l’exprimer. Bien que fictionnalisées, "ce sont des citations, on va donc prendre systématiquement la défense de l’individu qui témoigne". En optant pour "une parole proche de l’acteur ou l’actrice qui la porte" plutôt que pour l’incarnation, la metteuse en scène souhaite "faire entendre davantage la multiplicité des voix que la pluralité des gens".

En plein processus de création avec l’équipe de Belgium, Best Country, à moins de trois semaines avant la première présumée, Julie Annen aimerait transmettre par ce spectacle ce qu’elle a ressenti à la vision du documentaire Sur la route des migrants, au moment où Carola Rackete, capitaine du navire de sauvetage Sea-Watch 3, malgré l’interdiction décrétée par l’Italie, déclare prendre la responsabilité d’accoster. "C’est toute la tragédie grecque qui, à ce moment, descend de ce bateau. Et elle dit : je le fais, parce que ces gens ont besoin qu’on le fasse." Simplement, fermement, humainement. "Tout est axé sur cette audace, ce sens de la citoyenneté nourri par la capacité de s’indigner et d’agir."

Edgar Szoc Théâtre de Poche
L'auteur Edgar Szoc et les cinq interprètes de ce spectacle qui, selon la metteuse en scène Julie Annen, “participe à la confection d’une mémoire sur ce qu’a été et est ce mouvement citoyen”. © Zvonock

Avec cinq interprètes – toujours tous présents sur le plateau – pour une quinzaine de monologues, la mise en scène entend "défendre ces paroles sans trop les caractériser, les genrer, les connoter socialement, avec ce qu’il faut de choralité pour rendre compte du collectif".

Entre associatif et créatif

Ces paroles seront entrecoupées, explique Julie Annen, d’interventions sonores "apportant de la contextualisation politique, des réactions, des prises de parole un peu plus théoriques". Quant à l’aspect visuel… "On travaille d’abord la matière, le propos ; on mettra l’emballage quand le cadeau sera prêt", sourit notre interlocutrice.

"On est plusieurs membres de l’équipe à avoir fait partie des hébergeurs." Vécu de l’intérieur, le sujet a par ailleurs été creusé, étayé, notamment avec des représentants de la Plateforme citoyenne (d’ailleurs partenaire de la création) et via une longue intervention du Ciré à propos des migrations. Outre l’acte solidaire, c’est bien d’une pensée construite qu’il s’agit ici.

"Quant au lien avec le Poche, il implique que les choses ont circulé entre l’associatif et le créatif", souligne Julie Annen. Pour qui un fil certes multicolore mais solide traverse l’ensemble : "Aussi différentes que soient toutes ces personnes, aussi singulières que soient leurs raisons, il y a un moment où elles ont ouvert leur porte. C’est peut-être ça l’exception belge, ces milliers de foyers devenus hébergeurs. Il y a de quoi être fier."

  • "Belgium, Best Country" d’Edgar Szoc | Mise en scène Julie Annen | Avec Arnaud Botman, Marie Cavalier-Bazan, Nathalie Mellinger, Ninon Perez et Baptiste Sornin | Dramaturgie Vivien Poirée | Scénographie Olivier Wiame | Costumes Prunelle Rulens | Son Joseph Olivennes.
  • Bruxelles, Théâtre de Poche, du 2 au 26 mars – si les lieux culturels peuvent rouvrir – ou en juin 2022. Infos : 02.649.17.27 – www.poche.be