Un des grands moments de ce Kunstenfestivaldesarts 2013 sera incontestablement la création de "Crackz" au Théâtre national, joué pendant quatre soirs dans la grande salle. Par le Brésilien Bruno Beltrão et sa compagnie Grupo de Rua. C’est le Kunsten qui fit connaître en Europe ce jeune chorégraphe avec "H2" (en 2005) et puis "H3" (en 2008), où il puisait dans la street dance, le hip-hop en particulier, et la danse contemporaine pour recomposer des chorégraphies explosives et émouvantes, virtuoses, impétueuses et jubilatoires, mélangeant capoeira et lyrisme.

Depuis, il est devenu une coqueluche des scènes européennes. La preuve par ce "Crackz", premier spectacle de Beltrão en Europe depuis cinq ans, et qui, après sa création au Kunsten, tournera dans de nombreux grands festivals de création contemporaine : Festival d’automne à Paris, Ruhrtriennale, Holland Festival, Wierner Festwochen (dont Frie Leysen prendra la tête à partir de 2014).

Le rencontrer est, paraît-il, un exploit, mais il est bien là, mardi, au National, super-sympa, ouvert, casquette sur la tête. Il semble étonnamment jeune (il est né en 1979 à Niteroi, la ville en face de Rio de Janeiro, de l’autre côté de la baie). Mais il a en même temps déjà une longue carrière derrière lui car il créa le Grupo de Rua à 16 ans seulement ! Véritable enfant prodige, le Brésilien n’avait que six ans lorsqu’il s’initia à la "street dance" et donc, à peine dix de plus lorsqu’il fonde sa propre compagnie, à Niteroi. Même s’il accéda vite à une certaine notoriété, le danseur ne se repose pas sur ses lauriers : en 2000, il s’inscrit à l’université pour étudier la danse contemporaine, l’histoire de l’art, la théorie de la danse et la philosophie. Cette formation transforma profondément son art.

Beltrão fait exploser les codes du hip-hop et réinvente un langage chorégraphique à la lisière des genres. Il propose, comme il le revendique lui-même, "une hypothèse en mouvement, susceptible de favoriser la découverte de zones chorégraphiques non répertoriées".

"Pour moi, l’aspect le plus important de mon travail se situe dans ce processus de transformation. Il s’agit de trouver d’autres danses possibles à partir de celles que nous connaissons aujourd’hui. Nous chorégraphions pour apprendre."

Puiser dans Internet

Pourquoi ce titre "Crackz" ? "Il y a des millions de significations. Il y a, par exemple, la fissure dans un mur. Mais pour moi, ce titre renvoie à la fissure dans Internet, à la manière de pénétrer dans les programmes. C’est ce que nous avons fait pour ce spectacle. Nous avons abandonné les improvisations des danseurs comme nous le faisions avec H2 et H3 . Ici, nous avons puisé nos mouvements en cherchant dans tous les films qui passent sur Internet, des gestes de danse, mais aussi de sport, de la vie courante, de n’importe quoi. Chaque danseur pouvait sélectionner ce qu’il voulait. En août 2011, nous avons commencé, moi et les 13 danseurs de ce spectacle, à visionner toutes ces vidéos. Nous l’avons fait pendant deux semaines non stop pour choisir et copier près de 80 heures de films. Nous avons alors travaillé pendant dix mois, pour voir comment traduire cela en mouvements, comment décanter ce matériau. Tout cela ne fut possible que parce que nous avons été subsidiés pour la première fois en 17 ans, et directement par un grand sponsor, la société brésilienne de pétrole Petrobras qui nous a accordé 250 000 euros."

Si le Brésil est devenu un géant économique, les artistes n’y sont pas plus aidés pour autant, nous dit Beltrão. "Les subsides publics directs n’existent pas. Il y a bien d’importants systèmes fiscaux qui aident le sponsoring des entreprises mais cela a des effets pervers importants car ces sponsors choisissent les esthétiques de divertissement qu’ils veulent. C’est leur esthétique qu’ils privilégient. Petrobras, par contre, nous a laissé toute liberté. Même la ville de Niteroi ne nous aide pas. Pire, elle soutient son City Hall en concurrence avec nous. Le Mundial de football et les JO qui arrivent à Rio n’apportent pas beaucoup plus. Certes, un argent fou est dépensé mais il y a très peu pour la vraie création artistique et très peu pour les programmes sociaux."

La philosophie

Mais revenons à son nouveau spectacle. On dit que par cette procédure de puiser dans les vidéos du monde entier sur Internet, Beltrão a constitué "un répertoire de gestes créés par l’humanité", "une pièce sans patrie", "une expérience nomadique à travers le mouvement" "Non, ce serait prétentieux de dire cela, répond-il. Mais il reste que tous ces mouvements ont une origine à questionner. J’ai fait appel à un professeur brésilien de philosophie qui enseigne à Vienne, Charles Feitosa. Il a vu avec nous comment relier ces mouvements tantôt à Platon tantôt à Aristote. Platon, c’est l’image de l’image. Avec Hegel, on a vu comment créer c’est combiner des choses existantes. Chaque geste qu’on fait ne surgit pas de rien, rien ne vient du hasard, mais les réunir permet de faire ressortir quelque chose de nouveau. On a encore évoqué Nietzsche. Ces philosophes ne sont pas directement liés bien sûr à la danse que nous faisons, mais réfléchir avec eux aide à faire émerger des choses."

Ce nouveau spectacle semble s’éloigner du hip-hop de ses débuts. "À nouveau, ce serait prétentieux que je parle d’un grand bond en avant ou de virage. Non, cela reste similaire, très physique, avec un trop plein d’éléments que je dois encore élaguer. Je ne viens pas d’un milieu pauvre, je ne suis pas né dans la rue. Ma famille est de la classe moyenne mais j’ai vite vu l’utilité des échanges, de la participation. La créativité ne surgit pas d’un homme seul, mais de tout ce qu’on tisse autour de soi, de l’échange, du lien, de tout ce qui a déjà été fait et qu’on réutilise."

C’est un point de vue politique de parler ainsi de la nécessaire solidarité dans un pays où l’individualisme et l’ultralibéralisme restent forts. "Bien sûr que c’est un point de vue politique. L’arrivée de Lula a seulement rendu plus raffiné, plus doux, un système qui reste très inégalitaire, sur le modèle américain."

Bruno Beltrão, "Cackz", au National, dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, du 17 au 20 mai. Infos&rés. : 070.222.199, www.kfda.be