© Alice Petraud

Scènes

Bien-pensance et fausses valeurs

Marie Baudet

Publié le - Mis à jour le

Rencontre

A ces deux-là, qui se sont connus en 1980 au Conservatoire de Bruxelles grâce à Claude Etienne, on doit quelques découvertes précieuses du théâtre actuel italien. De "Nature morte dans un fossé" de Fausto Paravidino (mis en scène par Jules-Henri Marchant) à la série des Ascanio Celestini ("Fabbrica", "Histoires d’un idiot de guerre", "Pecora nera"). Souvent, c’est Angelo Bison, comédien et lecteur avide, qui amène un texte. C’est encore le cas ici avec "Oscillazione" d’un auteur né en 1960 en Vénétie - région d’origine de celui qui lui donnera voix dans cette création en français.

Naguère encore primé comme auteur ou acteur, Pietro Pizzuti signe ici la traduction et la mise en scène. Et nous parle avec enthousiasme de cette création en français, une relative petite forme proposée au Marni (où l’an dernier Angelo Bison avait joué, sous la direction de Michel Bernard, "Non rééducable" de Stefano Massini) et qui prend place non dans la salle mais dans le bar, mué pour l’occasion en espace de représentation.

Trevisan, explique-t-il, quinquagénaire, "a bourlingué, à la Erri De Luca, avec qui il partage un profil humain très engagé à gauche. Auteur de romans (Le Pont ), de nouvelles (Bic et autres shorts ), il écrit surtout du théâtre, très intense. C’est un peu le Jon Fosse italien, avec une écriture presque décharnée qui donne tout de suite une quintessence, une concentration de la progression dramatique, qui va droit dans l’œil du cyclone". A l’inverse, note Pizzuti, du verbe profus d’un Celestini, par exemple.

L’histoire est celle d’un homme "à qui sa femme a fait un enfant dans le dos il y a sept ans et qui, depuis, célèbre la mort de son histoire d’amour". Un homme qui fait ses comptes, dénombrant ses démons ou l’argent qu’il dépense chez les putes, qui tire le bilan de son échec. "On est presque dans le drame ibsénien, observe Pizzuti. Il explose sur une critique de la société italienne. C’est intellectuellement honnête; il parle de l’intérieur, ce qui rend le propos d’autant plus universel : la bien-pensance et les fausses valeurs qui instituent et constituent une société d’apparences où l’être humain finit par tenir des rôles auxquels il se résume".

"Aujourd’hui, poursuit-il, ce n’est pas Berlusconi le problème en Italie, c’est l’Italien moyen qui l’élit, qui se reconnaît dans ce modèle de milliardaire parvenu, dans cet homme qui est, comme on le lui demandait, resté dans une case et qui, pour cette raison, a pu pactiser avec la loi. Il légalise l’escroquerie et la fraude". Le paradoxe du conformisme "J’ai été élevé comme ça, reconnaît l’homme de théâtre : tu dois pouvoir être dans ta case pour briller, mais alors tous les coups, tous les moyens sont possibles pour y parvenir. On est dans un vivre-ensemble aberrant Des trublions comme Trevisan ou Beppe Grillo dérangent parce qu’ils échappent à la case unique. L’argument qu’on leur oppose alors systématiquement est qu’ils n’ont "aucune légitimité". Là où notre merveilleux Benigni, en assumant complètement le rôle d’acteur, envoie ses flèches. Cependant, il est un peu piégé, il devient le bouffon, on désamorce ses bombes".

Sans se revendiquer lanceur de bombes, Pietro Pizzuti a à cœur de transmettre, via l’auteur et son personnage, des "cris de mise en garde, de constat. Ici tout passe au crible d’une critique exacerbée. Avec des questionnements que je me posais déjà lorsque j’ai créé N’être (Balsamine, 2002). Toutes les fonctions, tous les instincts de procréation, on les a régulés, jusqu’à occulter les discours lucides de ceux qui s’inquiètent des impasses démographiques, notamment. Dans la pièce, il passe en revue le fait de donner la vie à un enfant, de devoir le caser dans une école ou une autre qui en fera un être humain avec certaines valeurs, et jusqu’au troisième, au quatrième âge - avec la question cruciale du placement des personnes âgées et de leurs conditions de vie dans les institutions". Dans "Oscillations", donc, "un type ressasse sa chute, l’écroulement de son projet de vie et, en parallèle, met au jour toute l’aberration d’une société, du privé au public".

Plutôt que d’embrasser le pied de la lettre - les élucubrations et réflexions d’un homme seul devant son verre -, metteur en scène et comédien (avec la complicité pour la lumière et le son de Léo Clarys) ont exploré d’autres pistes, "travaillé sur des ambiances à la Lynch, constamment dans l’ambiguïté", en imaginant "une espèce de Mandrake qui nous charme, qui joue sur la séduction - encore un élément indissociable de la chose publique italienne actuelle."

Plus d’une fois, on leur a dit que, dans le jeu d’Angelo, transparaissait Pietro. Ni l’un ni l’autre n’estiment nécessaire de s’en défendre : leur travail ensemble tient de l’osmose autant que de la confrontation des points de vue, faisant émerger similitudes et spécificités "sur fond de confiance totale". Quant à leur tandem défricheur du théâtre italien, "c’est devenu une forme de compagnonnage. A travers l’artistique, ça touche à l’engagement citoyen : dire à ce public-ci les cris de la société italienne qui a envie de changer".

Là où Pietro Pizzuti évoquait une parenté de l’écriture de Trevisan avec celle du Norvégien Jon Fosse, Angelo Bison cite la plume de l’Ecossais David Harrower : "Une lame de rasoir qui passe, tchac, une dangerosité. On flirte avec la limite. J’espère qu’on fera passer ça au spectateur, une vraie peur, que la pensée du danger, de la nécessité d’intervenir l’effleure. Alors qu’il n’est jamais évident, même après vingt ou trente ans de métier, de se retrouver devant le regard des autres, j’aime que le théâtre mette le spectateur dans la disposition de poser un acte; ça ajoute du sens." Pour autant, l’acteur et le metteur en scène s’accordent à reconnaître à "Oscillations" la grande qualité d’être un théâtre non de théoricien mais écrit, pour Pietro Pizzuti, "à partir de l’incarnation d’une pensée humaine", un théâtre où les idées sont la conséquence plutôt que le principe : "Elles sont médiées, portées par ce qui est vécu." Ce qui, sans doute, permet de toucher à une forme de catharsis, voire de "reconnaissance émotionnelle".

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