Le collectif Transquinquennal peine à éviter les travers qu’il entendait questionner. Création aux Tanneurs.

Depuis quelques jours et jusqu'au 30 mars, on peut voir en ligne et en live, 24 heures sur 24 (calimero.transquinquennal.be), l’équipe des Tanneurs et les membres de Transquinquennal évoluer sur le plateau, où par ailleurs, sous des spots chauffants, grandissent des poussins. Rapport au titre du nouvel opus du collectif bruxellois : Calimero. Comme le dessin animé de jadis et son oisillon victime de toutes les injustices.

"C’est trop injuste", disent en substance Bernard Breuse, Miguel Decleire et Stéphane Olivier, trio de mâles quinquagénaires, blancs, hétérosexuels, appartenant de fait à la classe dominante. "Oui mais on n’a rien demandé…" Certes, ce sont les faits. Donner la parole à des "minorisés" observateurs et analystes des rapports dominants-dominés – ici renommés "inquisiteurs" –, se soumettre eux-mêmes à la question, faire entendre d’autres voix, mettre en perspective leurs privilèges. Voilà pour la promesse de fond, a priori séduisante.


La forme, outre les caméras destinées au streaming, maintient le gradin pour l’essentiel dans la lumière. Sur scène, une chaise où prend place celui des trois qui, à ce moment-là, est sur la sellette ; une longue table chargée de documents ; une console technique commandant notamment les projections, images ou textes explicatifs ; un salon ; les cages à poussins ; une sorte de tente dénommée "man cave", un refuge.

Une box-micro circule parmi les spectateurs ; qui veut – aux instants prescrits – peut y exprimer un avis, une question, une piste de réflexion. Stéphane, Miguel et Bernard, tour à tour, prennent des notes. De même que tour à tour ils livrent leur propre vécu de "dominant".

Pirouettes et rhétorique

En dépit de la volonté affichée de déconstruire les schémas établis, clichés et poncifs s’alignent, sans que la dérision et l’ironie – outils usuels de Transquinquennal – suffisent à les dissoudre. En parallèle, si chacun paraît lui-même et non un personnage, on peine à démêler la parole vraie des protagonistes et le trait forcé pour la cause, selon les sujets abordés, des femmes voilées à la répartition des subventions théâtrales.

Prise de notes, poussins en pleine croissance et interrogatoires.
Prise de notes, poussins en pleine croissance et interrogatoires. © Claudine Perron

Dans un dispositif ouvert aux interventions du public – contenant donc une part d’imprévisible et une autre, corollaire, d’improvisation –, il faut au trio faire preuve de souplesse pour tenir le cap.

Pirouettes et rhétorique, donc, et mode "mecsplication" activé, fût-ce sur la défensive. Non, on l’aura compris, pour défendre le patriarcat toujours majoritaire, mais parce que les œillères du dominant, l’empêchant de prendre la pleine mesure de ses privilèges, ne tombent pas si facilement. Et que le changement, aspiration globale et globalement admise, a à absorber un paquet de réticences individuelles, souvent retranchées derrière une "communauté".

Le dispositif scénique inclut des projections: images, textes.
Le dispositif scénique inclut des projections: images, textes. © Claudine Perron

Pourquoi en sort-on au mieux déçu, au pire frustré ?

Parce qu’en dépit des apparences, la parole n’a que peu circulé. Que la perméabilité promise aux discours divergents, à l’altérité, aux expériences hors cadre, n’est que de surface, réduite presque à l’état de gadget dramaturgique. Parce que Calimero, tout en s’en défendant ou en le tournant en dérision, flirte d’un peu près avec le "Ouin-ouin-on-peut-plus-rien-dire"

Glaner dans le public des suggestions pour améliorer la représentation du lendemain y changera-t-il quelque chose ? Il faudrait pour le savoir tenter une nouvelle incursion aux Tanneurs à la fin de la série.

  • Bruxelles, Tanneurs, jusqu’au 30 mars, à 20h30 (mercredi à 19h). Durée: 1h30 env. De 5 à 12 €. Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be