"Capitaine Fracasse" croise le fer, dès mardi, dans les ruines de l’abbaye de Villers-la-Ville. Exemplaire du genre de cape et d’épée, un spectacle dont les combats sont chorégraphiés par le grand spécialiste Jacques Cappelle.

Si "Capitaine Fracasse" est la 31e production de Del Diffusion à prendre place à Villers-la-Ville, c’est la neuvième en ces lieux dont Jacques Cappelle règle les combats. Et du reste pas sa première intervention sur cette œuvre : "Chaque adaptation est différente. Les caractères sont les mêmes, mais les points de vue varient. Mon premier ‘Fracasse’, c’était en 1986 avec Daniel Scahaise, au théâtre du Parc, avec Pascal Racan dans le rôle-titre. Très différent de ce qu’en a fait Thierry Debroux en 2009, au Parc toujours."

Prototype du roman de cape et d’épée - publié en 1863, et dont l’intrigue romanesque et chevaleresque se situe au XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIII -, le roman de Théophile Gautier a connu dans l’histoire de nombreuses adaptations, pour la scène, la télévision, le cinéma.

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© Johanna de Tessières

Jacques Cappelle cite d’ailleurs "Le Capitaine Fracasse" de Pierre Gaspard-Huit, en 1961, parmi les sources de son engouement pour l’escrime - sportive, alors - qu’il a commencé à apprendre vers l’âge de onze ans. D’autres films de cape et d’épée ont marqué le jeune garçon, "interprétés en majeure partie par Jean Marais : ‘Le Bossu’(1959) et ‘Le Capitan’(1960) , notamment, tous deux d’André Hunebelle".

"Ce n’est que bien plus tard, après quelques années d’errance sur de fausses voies, confie Jacque Cappelle, que j’ai trouvé mon chemin de Damas en réalisant, durant mes études au cours du théâtre des Galeries, que je tenais de l’or (c’est relatif) en main : mon deuxième professeur, le maître d’armes Guy-Claude Piedfer, était à l’époque professeur d’escrime de scène à l’Insas. Ayant suivi ses cours en élève libre, j’ai pu voler de mes propres ailes et j’ai démarré ma carrière avec ‘Macbeth’ , mis en scène par Daniel Scahaise, dans ce même théâtre des Galeries. La pièce écossaise ne m’a apparemment pas porté malheur puisque cela fait quarante et un ans que j’ai la chance de pratiquer cet art quasi sans interruption."

Conflit chorégraphié

Avant le "Hamlet" à venir à la rentrée au théâtre du Parc, dont Thierry Debroux a imaginé transposer l’univers dans la Russie du XIXe siècle, Jacques Cappelle se concentre sur les dernières mises au point de l’adaptation du "Capitaine Fracasse" par Patrick de Longrée (à la tête de la société de production Del Diffusion avec son partenaire Rinus Vanelslander) que met en scène Alexis Goslain.

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© Johanna de Tessières

À l’instar des trente spectacles qui l’ont précédé dans les ruines de l’abbaye de Villers-la-Ville, celui-ci se veut épique et populaire, comme l’est le genre dont il relève. Au générique, c’est de la chorégraphie des combats qu’est crédité le maître d’armes. Faut-il avoir appris à danser pour bien manier l’épée ?

"Si savoir danser peut être un avantage, ce n’est pas nécessaire. Il suffit de savoir bouger tout simplement, de bénéficier d’une bonne psychomotricité et de connaître un minimum le langage de l’escrime. Car il s’agit bien d’une conversation, un peu particulière sans doute. S’échanger des horions en scène reste une façon de communiquer, certes physique et violente mais bien réelle. Il s’agit donc de bien chorégraphier le conflit, tout comme de bien l’écrire s’il reste oral, afin d’en optimiser l’impact sur le spectateur. Dans le cas d’une scène de combat, l’autre impératif est de veiller à la sécurité des intervenants, cela va sans dire."

Autrement dit, voici un art de la sublimation, "de choses assez laides en somme, d’une violence, par une chorégraphie qui, sans rien laisser au hasard, donne l’illusion de la réalité". Et ça se travaille, avec concentration, assiduité, précision et fantaisie, comme on peut le voir alors que, encore en studio à Bruxelles, plusieurs comédiens répètent leurs scènes de combats.

Dès le lendemain, ils passeront au plein air, au site même pour lequel est conçue cette version du "Capitaine Fracasse". Transition dont Jacques Cappelle a certes l’habitude, mais qui recèle toujours son lot de surprises et nécessite moult ajustements.

Élargir le cadre

Car le plein air implique un rapport différent à l’espace, au cadre. "C’est beaucoup plus éprouvant, vocalement, physiquement, il faut élargir le tout… En 2001, par exemple, j’avais participé au spectacle ‘La Reine Margot’ , dans lequel je jouais d’ailleurs. Juste après je jouais, au Parc, dans ‘ Cyrano’ . Je me souviens avoir été sidéré de la différence de temps qu’il fallait pour aller de sa loge à la scène entre Villers-la-Ville et le théâtre du Parc. Et j’ai compris pourquoi j’étais si fatigué à Villers. Tout est énorme, tout prend des proportions terribles. C’est redoutable."

L’adaptation est non seulement littéraire mais aussi topographique. "On doit remplir le cadre. On sait, en studio, que l’on va devoir élargir une fois dans les ruines de l’abbaye. Ici c’est plat, là-bas c’est plein de marches, on le prévoit, on en tient compte, mais il faut quand même tout réajuster." Or, épée au poing, la précision est un maître mot.

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© Johanna de Tessières

A quel rythme, sur quel mode, s’élaborent les chorégraphies d’un tel spectacle ?

"Après m’être rafraîchi la mémoire sur l’œuvre, je donne un ou deux cours. Parce que, même s’il y a d’anciens élèves dans la distribution, certains doivent être remis dans le bain. Après ça, j’attaque les combats, dans l’ordre chronologique en général. Ici on aura eu environ trois semaines dans ces locaux [à Forest, NdlR]. Et ensuite une douzaine de jours sur place, à Villers. C’est jouable, mais c’est serré. Moins que ça, ce n’est pas possible. J’ai déjà eu plus de temps, jadis. Deux mois. Pour ‘ Les T rois Mous quetaires ’au théâtre du Parc, en 1982, par exemple. Mais il est vrai aussi que, à l’époque, les gens étaient moins bien formés - dans ce cas, mettre au point des combats prend plus de temps."

Les grands classiques de cape et d’épée ne cessent d’inspirer Jacques Cappelle, qui nourrit sa créativité inentamée à diverses sources vives. Au rang desquelles trône Shakespeare. "En particulier  Hamlet. Le climax final de cette pièce est extraordinaire, et l’intrigue tellement riche de sens ! Romeo et Juliette, aussi : l’accident qui survient entre Tibald et Mercutio, puis le glissement vers le drame avec le combat de Romeo contre Tibald, qui le tue… C’est tellement fort qu’il serait difficile de rater ces combats-là."

Jacques Cappelle
© D.R.

Jacques Cappelle, bio express

  • Né à Bruxelles le 22 février 1949, Jacques Cappelle pratique l’escrime depuis l’âge de 11 ans.
  • Maître d’armes diplômé de l’Académie royale d’armes de Belgique, il est aussi comédien et chorégraphe de combats.
  • Pédagogue , il a formé, jusqu’à sa retraite de l’enseignement artistique en 2015, les étudiants de l’IAD à partir de 1979, de l’Insas à partir de 1993, du Conservatoire royal de Bruxelles à partir de 2002.
  • Chorégraphe de combats, il a collaboré à ce titre, depuis 1976, à plus de 120 spectacles de théâtre et d’opéra sur diverses scènes en Belgique et à l’étranger, et a également travaillé pour le cinéma et la télévision.


"Capitaine Fracasse" en pratique

Le spectacle  se joue dans les ruines de l’abbaye de Villers-la-Ville, du 11 juillet au 5 août, du mardi au . Représentations à 21h, ouverture des portes à 20h30.

En trois temps et trois lieux , le spectacle occupe le côté nord de l’église abbatiale (1re et 3e parties) et sa nef (2e partie). L’entracte a lieu dans le cloître.

La mise en scène d’Alexis Goslain réunit, entre autres, Julien Vargas (Fracasse), Sarah Woestyn (Isabelle), Maroine Amimi, Cédric Cerbara, Elsa Erroyaux, Nicolas Mispelaere, Marc De Roy, Camille Pistone…

Infos & réservations par téléphone (070.224.304, y compris en cas d’intempéries, 2 heures avant la représentation) et Internet (www.fracasse.be). Tarifs : 36 € (adultes), 30 € (étudiants jusqu’à 25 ans). Visite guidée de l’abbaye les 21, 25 juillet et 1er août (+ 9 €/pers.). Le spectacle se donnant en plein air, une tenue chaude est vivement recommandée.

Del Diffusion produit chaque été depuis 1987 un spectacle à Villers-la-Ville. Pour cette 31e production dans ce cadre, la société de Patrick de Longrée et Rinus Vanelslander a obtenu les agréments du SPF Finances et de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour bénéficier du tax shelter désormais étendu aux arts de la scène.