Dominique Serron s’empare de l’opéra de Bizet et de la nouvelle de Mérimée. Critique. 

Le cheveu blanc, la septantaine sautillante, une dame applaudit à tout rompre. “Ouf, je n’en peux plus”, soupire-t-elle en se rasseyant. “Carmen” l’a envoûtée comme toute la grande salle des Martyrs. Car lorsque Dominique Serron s’empare du répertoire, celui-ci prend un sérieux coup de jeune.

Adepte du théâtre épique, la metteuse en scène privilégie une vision chorale avec une certaine prédilection pour la mise à nu des coulisses. Rien de bien neuf certes mais une vraie cohérence là où tout se joue au second degré.

Après “Roméo et Juliette” et “Le Cid”, deux franches réussites, voici le “Carmen” de Georges Bizet souvent présenté comme étant le plus espagnol des opéras français, mais aussi celle de la nouvelle de Prosper Mérimée.

Sensuelles à merveille, ambivalente dans les jupes de Florence Guillaume, douce dans les souliers de Laure Voglaire ou chanteuse lorsqu’elle se nomme Daphné D’Heur, les cinq Carmen qui se succèdent ou se côtoient jouent de leur corps et de leurs formes pour encenser féminité et légèreté. Car la belle, on le sait, est cruelle et volage. L’oiseau rebelle rit de l’amour et se joue du soldat Don José qui eût mieux fait de ne jamais la rencontrer. Pour elle, il deviendra contrebandier, voleur, cavaleur, assassin.

© © Pierre Bolle

Du jazz à la pop

Dans un hall d’hôtel, façon Club d’hommes ou Casino comme on les appelle au fin fond de l’Andalousie, assis dans son fauteuil de cuir tavelé, l’hôtelier prête une oreille attentive au narrateur, Patrick Brüll, d’une sobre aisance, un tantinet dandy. Côté jardin, un orchestre joue en live. Après quelques notes de jazz qui augurent du meilleur et laissent espérer une Carmen sévissant dans Brooklyn, d’autres genres musicaux seront abordés : de la rixe façon West Side Story au cabaret en passant par la pop des années 60.

Alternant sans cesse entre le récit du narrateur et l’interprétation des comédiens qui démontent des codes théâtraux, “Carmen” embrasse le registre de la comédie, de la farce, aussi, avec quelques – trop rares – moments d’émotion mais surtout un très grand professionnalisme.

Patrick Brüll sert la langue de Mérimée même si les incessantes interventions des comédiens en répétition créent une certaine confusion. On savourera “l’obscure clarté qui tombe des étoiles”, en imaginant les rues de Séville, la fabrique de tabac, les cigarières qui roulent les cigares à l’intérieur de leurs cuisses et l’enivrante chaleur andalouse à l’heure où Carmen tombe dans les bras de son toréador, un Laurent Capelluto toujours aussi pertinent.

Perfectionniste, Dominique Serron creuse son sillon, celui du spectacle choral et total joué par une brochette de comédiens aussi talentueux l’un que l’autre, qui se révèlent également chanteurs et danseurs pour assurer plus deux heures durant un spectacle festif au son de l’habanera.

--> Bruxelles, Martyrs, jusqu’au 23 mai, à 20h15 (les mardis et le samedi 9 mai à 19h, dimanche 3 mai à 16h). Infos & rés.: 02.223.32.08, www.theatredesmartyrs.be