Célimène sur Facebook

Célimène sur Facebook
© Pierre Bolle

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Laurence Bertels

Publié le - Mis à jour le

"Le Misanthrope" de Molière adapté aux réseaux sociaux, le coup de génie de Dominique Serron.  Critique.

Certes, chaque pièce de Molière, pour peu que la mise en scène l’actualise, rappelle l’éternelle modernité du grand dramaturge. Mais lorsque Célimène, sensorielle et captivante Laure Voglaire, affiche sa page Facebook et guette fébrilement ses "like", cette contemporanéité explose au regard. Celui des autres avant tout, tellement prégnant dans "Le Misanthrope". Car de quoi nous parle cette pièce sinon des rapports sociaux à l’heure où les réseaux se montraient moins virtuels ?

Misanthrope, Alceste (Laurent Capelluto épatant et touchant) ne l’est pas de naissance. Trop aimer les hommes, les femmes, et la sienne en particulier, aura nourri cette amertume en lui, porte-parole d’un Molière désemparé face aux attitudes séductrices de sa jeune épouse.

Au XVIIe siècle, les salons précieux rassemblaient les coquets, les frivoles, les opportunistes et les arrivistes. Mais aussi les artistes et les intellectuels. Ce sont les mêmes qu’on retrouve sur la toile. Le hipster poste des photos sur son compte Instagram et la coquette tient salon sur son blog ou sur FB. Et ce en mode exponentiel.


Pas plus que l’Alceste de Poquelin, celui de Dominique Serron ne veut jouer le jeu des réseaux sociaux. Dans la création de l’Infini Théâtre, l’écran remplace le salon, les textos les missives et les tweets les rumeurs. Et lorsqu’Oronte entre en scène, jean, baskets et blouson noir tendance sur le dos, c’est directement affublé de "@bogoss".

La metteure en scène, douée on le sait, pour adapter les classiques, qu’il s’agisse de "Carmen" (2015) ou du "Cid" (2013), et drainer le tout public au théâtre, dont des classes entières d’adolescents qui boivent les alexandrins sans broncher - un exploit à souligner à l’heure des tyranniques 140 signes du tweet - pousse cette fois l’exercice avec encore plus d’acuité, de vitalité et d’intelligence. Car franchement, adapter Molière aux réseaux sociaux, cela frise le coup de génie…

Visuels actuels, propos indémodable

© Pierre Bolle

Créée, pour les trente ans de la compagnie, au Studio Thor du chorégraphe Thierry Smits, dans un lieu habité de virginité, la mise en scène se révèle encore plus élégante, à l’image des toilettes branchées de ces dames, qui rentrent du shopping les bras chargés de paquets enrubannés. Coulisses à vue, vidéos, baskets blanches de mise et jolis dénudés composent une esthétique adaptée à l’indémodable propos.

Le tout servi par une distribution de haut vol, avec cinq acteurs pour onze rôles et une alternance entre Patrick Brüll et Laurent Capelluto dans le costume d’Alceste. Malgré un rythme parfois effréné pour les alexandrins, le texte est maîtrisé, déclamé avec d’intéressantes diversités de tempo, tantôt fulgurant, tantôt hyper lent, découpé, presque haché pour mieux être entendu. Ce sont ces dissonances qui permettent de mieux l’écouter. Et de comprendre, in fine, qu’à ce jeu de l’apparence, tout le monde est perdant. 

© Pierre Bolle


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