Le minimalisme, le "less is more" est un concept délicat à mettre en avant. Anne Teresa De Keersmaeker le poursuit pour l’instant avec sa Partita 2, enthousiasmant les uns (lire "La Libre" d’hier), lâchant les autres s’ils ne perçoivent pas l’émotion du "moins".

Deux autres exemples contrastés en témoignent au Kunstenfestivaldesarts de cette année. Il y a d’abord la présence de Chantal Akerman, la réalisatrice et vidéaste, qui montre au Palais des Beaux-Arts son installation "Maniac Shadows", pour la durée du festival. Comme souvent chez elle, on est dans l’infime et l’intime. Un grand écran divisé en trois montre des images prises de ses trois lieux de vie, comme des films pris par son iPhone : à Bruxelles chez sa mère, à Paris et à New York. Trois films en parallèle sur la vie courante, à l’intérieur et à l’extérieur, par la fenêtre. Akerman frôle toutes les frontières, autant celle géopolitique entre le Mexique et les Etats-Unis qu’ici, la frontière entre soi et l’agitation du monde, entre la douceur du "nid" et le brouhaha de la rue. Avec elle, on devient acteur du temps qui passe, on entre dans l’intimité de sa chambre même. Sur les murs de côté, les images se dédoublent en ombres aussi grises que la mémoire et le temps qui fuit. Il y a là toute une mélancolie du repli sur soi, sur l’histoire de sa mère, seule rescapée d’une famille juive.

Les Ouissi

En même temps, on entend sa voix rauque de fumeuse lire un long texte sur sa mère, sur elle-même. Elle l’a d’abord lu en anglais lors d’une performance à New York. Et puis, en français, samedi soir à Bozar. L’art d’Akerman est souvent fait de longs plans fixes et flous, d’immobilité, de minimalisme, mais aussi d’une tension sensuelle d’autant plus perceptible que rien ne s’y oppose dans une éventuelle narration.

Les chorégraphes tunisiens Selma et Sofiane Ouissi, un frère et une sœur, ont aussi opté pour une forme de minimalisme, mais dans leur cas, teintée en plus d’un grand esthétisme. Dans "Laaroussa" qu’ils présentent au KVS, ils rendent hommage aux femmes potières d’un village tunisien. Les gestes répétitifs et précis, des mains de ces femmes deviennent l’objet de la "danse". Une chorégraphie sur les mains. Sur les dos aussi fortement sollicités dans le travail de poterie. Sur un écran, on voit d’abord, c’est le plus beau, les visages burinés de ces femmes que d’autres massent avec leurs doigts comme si elles étaient, elles aussi, faites de glaise. On se dit d’abord que l’idée est belle et qu’il est vrai que le quotidien même de femmes de la campagne tunisienne peut engendrer une vraie chorégraphie, un vrai travail du corps. Mais l’idée est faussement belle car elle s’épuise immédiatement, ne renvoyant ni à la matérialité de la poterie, ni à une quelconque intériorité qui nous toucherait.

"Maniac shadows" de Chantal Akerman, à Bozar, jusqu’au 25 mai, entrée libre et "Laaroussa" au KVS, jusqu’au 8 mai. Infos : www.kvs.be