L'autrice et metteuse en scène démonte le déni et, en mots et en noms, érige un monument aux mortes. Création au Rideau de Bruxelles.

D’actualité, oui, maintenant et toujours, alors que le décompte des féminicides s’affiche sur les réseaux sociaux et jusque sur les murs de Paris ou Bruxelles. Et alors que les associations interpellent inlassablement les autorités, dont le mutisme à ce sujet demeure sinon complet, du moins pesant.

En France, le collectif Nous Toutes comptabilisait jeudi 10 octobre - jour de la première de Cinglée au Rideau de Bruxelles – 119 femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint depuis le 1er janvier. En Belgique, Stop Féminicide entend répertorier ces crimes, mettre des visages sur les chiffres et faire pression sur les pouvoirs publics.

Depuis janvier 2018, Céline Delbecq (actrice, metteuse en scène, autrice notamment de Hêtre, L’Enfant sauvage, Le vent souffle sur Erzebeth) consulte ce blog, à la rencontre de ces femmes mortes parce que femmes. "La puissance de dévastation que produit une seule de ces histoires si on s’en approche est si grande qu’il devient impossible d’en faire abstraction", développe-t-elle. La question de l’empathie arrive dans le sillage des décomptes et constats. Serait-ce "le levier de toute humaine révolte" ?


Fiction nourrie de faits

Ici prend source l’écriture – à la fois sèche et ample – puis la mise en scène de Cinglée. Œuvre de fiction nourrie de faits bien réels, apparemment épars. Ainsi la dramaturge a-t-elle imaginé une femme discrète, ordinaire, que la lecture du journal au café du coin propulse devant "le premier meurtre conjugal de l’année 2017 en Belgique". Comme si, forcément, il devait y en avoir d’autres.

Alors elle guette, Marta. Elle épluche les journaux, et oui, il y en aura d’autres. Elle découpe les articles, liste les victimes : nom, âge, ville. Et la liste grandit, les coupures de presse s’accumulent. Elle dit : "Quand on lit un article, c’est un fait divers. Mais quand on regarde les caisses, c’est un génocide." Le 18 décembre, Marta note : Fanny Gabriel, 32 ans, Forest. Numéro 40. Des ouvriers dans la rue installent les lumières de Noël. Et elle décide d’écrire. Au roi Philippe. 

"Ce qui me rend cinglée, c'est quand on ne cite même pas leur nom ! Qu'est-ce que je dois écrire, moi, à la place de leur nom ? Inconnue ?! Onbekende ?!"
"Ce qui me rend cinglée, c'est quand on ne cite même pas leur nom ! Qu'est-ce que je dois écrire, moi, à la place de leur nom ? Inconnue ?! Onbekende ?!" © Alice Piemme / AML

"Sa Majesté le Roi,
Savez-vous qui sont Carmen Garcia Ortega, Jocelyne Ingabire, Aude Ledoux, Miriam Van Poel et Fanny Gabriel?"

Femmes qui tombent et Roi muet

Cette première missive et les suivantes resteront sans réponse. Et ces mortes engluées dans le satané silence "d’un monde qui refuse de voir" – sauf à, si souvent encore, qualifier ces crimes de passionnels, voire inverser la culpabilité.

En optant pour une narration à la troisième personne, Céline Delbecq forge une distance salvatrice dans le récit que porte avec une humble noblesse Anne Sylvain. Distance qui parfois s’amenuise, laisse filtrer l’émotion vive, puis reprend ses droits. De quoi aussi offrir un terrain possible à l’humour, plus tendre que noir. 

Le petit plateau carré progressivement se fissure, à mesure de la place grandissante que la liste des mortes occupe dans l'esprit de Marta Mendes.
Le petit plateau carré progressivement se fissure, à mesure de la place grandissante que la liste des mortes occupe dans l'esprit de Marta Mendes. © Alice Piemme / AML

Thibaut de Coster et Charly Kleinermann signent un décor évocateur, une allégorie de la vie simple et de la faille qui s’y creuse.

Autour de Marta, il y a son fils Eduardo (Stéphane Pirard), le docteur K. (Yves Bouguet) et sa petite-fille (Charlotte Villalonga), plus toutes les silhouettes – femmes qui tombent et Roi muet – qui peuplent sa folie. Son obsession. Sa lucidité. Le silence dont elle s’entoure pour mieux le combattre.

  • Bruxelles, Rideau, jusqu’au 26 octobre. Durée : 1h25. Débats et rencontres en marge du spectacle. Infos, rés.: 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be Ensuite : les 5 et 6 novembre à la Maison de la culture de Tournai, du 7 au 20 novembre au Vilar de Louvain-la-Neuve, et en tournée : http://compagniedelabetenoire.be
  • "Cinglée", Céline Delbecq, Éd. Lansman/Rideau de Bruxelles, 60 pp., 11 €.