L’ultime, fou, aride, splendide, spectacle du grand Claude Régy, consacré au poète Trakl, est à voir au Kunsten. Critique.  

On le croyait éternel. Mais Claude Régy l’a annoncé, « Rêve et folie » d’après le poète Trakl, présenté au Kunsten à Bruxelles, est son ultime spectacle, son testament, une lente, hypnotique et magnifique plongée déjà vers l‘obscurité, là où la lumière rejoint le noir, là où le silence trouve des mots, quand seul le rêve peut encore dire la réalité.

Alors forcément, c’est un événement. A 94 ans, Claude Régy reste un maître, un des plus grands metteurs en scène de l’après-guerre, (re)découvreur de tant de textes, de Duras et Sarraute à la Bible, gourou de tant de grands acteurs, de Depardieu à Isabelle Huppert. Ses premières mises en scène datent du début des années 50. Cette fois, l’âge le touche. Il ne peut plus assister comme toujours à chacune des représentations. Il a dû rentrer à Paris.

Mais son esprit est là, quand on entre dans la salle du KVS, sombre, silencieuse. Il faut des minutes pour que les lumières s’éteignent totalement. Avec le silence qui pour Régy, fait partie du spectacle : « Le silence dans la parole est une ouverture sur l'infini ; c'est le moment où l'imaginaire trouve sa place et où le spectateur peut ressentir la profondeur de l'esprit, du questionnement. C'est la jouissance du texte. »

© Pascal Victor

Peu à peu apparaît comme un spectre venu du fond du tunnel, l’acteur, Yann Boudaud. Régy soigne les lumières, les ombres, le noir et blanc, comme dans une œuvre d’Anish Kapoor ou James Turrell. L’obscurité permet de mieux voir car elle laisse la place à l’imaginaire.

Avec des gestes lents, expressionnistes, comme du tai-chi, des mots parfois chantés ou soufflés, l’acteur dit Trakl et sa tragédie.

Ceux qui ne connaissent pas Régy sont désarçonnés par ce travail difficile sur l’acteur amené à sortir de ses habitudes et de son « efficacité », pour faire voir ce que l’œil ne voit pas et entendre ce que l’oreille n’entend pas. « Le doute est plus juste que le savoir et le savoir-faire qui sont illusion », pense Régy, il est nécessaire de rester au plus proche du vide.

Le Rimbaud allemand

Il fut toute sa vie un grand découvreur de textes et de la manière avec laquelle des comédiens peuvent s’en emparer. Son ultime « découverte » est le grand poète allemand Georg Trakl, mort d’une overdose de cocaïne à 27 ans en 1914. Le « Rimbaud allemand » eut une vie brève, intense, poète de toutes les rages et de toutes les transgressions, dont l’inceste avec sa sœur adorée, Grete, de quatre ans sa cadette, dont il est question dans « Rêve et folie ». Trakl c’est un monde de douleur et de vérité, sans Dieu, avec des poèmes expressionnistes que l’acteur dit aussi avec son corps.

« Lorsque plongé en des songes brûlants, il descendait le long du fleuve automnal sous les arbres dénudés, lui apparut dans un manteau de crin, démon de flamme, sa soeur. Lorsqu’ils se réveillèrent, à leur chevet s’éteignaient les étoiles. Ô la race maudite, Ô enfants d’une race obscure ». « Les étoiles s’allumaient sur sa détresse muette. La nuit, sa bouche éclatait comme un fruit rouge », écrit Trakl.

© Pascal Victor

Le metteur en scène cite le poète : « Le mot dans sa paresse cherche en vain à saisir au vol l’insaisissable que l’on touche dans le sombre silence aux frontières ultimes de notre esprit ».

Le public reste encore dans le noir avant de quitter la salle.

Régy nous disait : « Si on pratique uniquement le culte de la raison et qu’on oublie la folie, on est castré. Le réel n’existe que si on réunit les contraires, si on réconcilie les choses apparemment irréconciliables. »

Et chaque spectateur garde dans l’inconscient ce moment fou, fort, fameux…


  • «Rêve et folie », au KVS Box, jusqu'au 25 mai. 
  • Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, jusqu’au 27 mai. Infos & rés.: 02.210.87.37, www.kfda.be