Le collectif Mariedl revisite la BD "Here" de Richard McGuire et en fait "Ce qui arrive". Sensuel et pluriel.  Critique

"Incarner au plateau un monde peu exploré, en devenir" : voilà comment le collectif Mariedl avance, de création en création, depuis 2007. Ses fondatrices Selma Alaoui, Émilie Maquest et Coline Struyf œuvrent ensemble à chaque projet, porté par l’une d’elles.

Coline Struyf a trouvé dans Here, BD fleuve de l’illustrateur américain Richard McGuire (Ici, paru en français en 2015 chez Gallimard), une structure narrative qui lui permet, dit-elle, d’aborder sur scène ses questionnements "autour de la manière dont on appartient à ce monde, et comment, à partir de notre mémoire, on peut construire ce qui va se produire après".


Le sens de l’image

Douée d’un sens aigu de l’image, du trait, de la graphie, la metteuse en scène s’est entourée d’une équipe d’acteurs et de créateurs (Arié van Egmond à la scénographie et à la vidéo, Laurent Gueuning au son et aux lumières, Claire Farah aux costumes) pour imaginer, concevoir puis simplifier le dispositif à même de traduire dans Ce qui arrive le concept formulé par Richard McGuire : un lieu unique (principe ô combien théâtral) pour des époques variées, de la Préhistoire au futur lointain, en passant par aujourd’hui et les fifties (l’auteur est né en 1957). Ce lieu, c’est le salon de la maison familiale, une boîte certes, jamais démantelée mais subtilement modulable, où un rideau ouvre sur le jardin, où sofas et tapis modifient les angles, donc les déplacements, la dynamique. Et bien sûr des humains - mais pas seulement ! - lancés dans les replis du temps.

Nicolas Buysse, Pierre Gervais, Vincent Hennebicq, Marie Lecomte et Émilie Maquest changent de dégaine, d’âge, de tenue, d’époque, de rôle plus vite que leur ombre, avec pour fil rouge la fine observation que cultive Coline Struyf des sensations dont le corps des acteurs est le vecteur. 

Vincent Hennebicq (en 1973), Nicolas Buysse, Pierre Gervais et Émilie Maquest (en 2019) : télescopage d'époques dans "Ce qui arrive".
Vincent Hennebicq (en 1973), Nicolas Buysse, Pierre Gervais et Émilie Maquest (en 2019) : télescopage d'époques dans "Ce qui arrive". © Alice Piemme

Linéaire (on revient toujours à la fratrie, à la mort du père) mais fragmenté, le propos est imprégné, avec une délicatesse doublée d’une grande puissance visuelle - on se trouve là dans un théâtre d’images plus que de paroles - des mouvements de la mémoire, celle des êtres mais aussi celle du monde.

Une série de gimmicks physiques (course du gamin, jeu, blague…) balise cette traversée tendrement vertigineuse. La musique en fait partie, pour son rôle de marqueur temporel mais aussi sa façon de relier les époques, comme une navette lancée au pays des souvenirs, comme une sonde à l’assaut de l’avenir. 

La fratrie à la mort du père - et bientôt les premières notes de "Famous Blue Raincoat" de Leonard Cohen...
La fratrie à la mort du père - et bientôt les premières notes de "Famous Blue Raincoat" de Leonard Cohen... © Alice Piemme

  • Mons, Manège, jusqu’au 12 octobre, à 20h. Infos & rés. : 065.33.55.80, www.surmars.be
  • Ensuite à l’ATJV de Louvain-la-Neuve (du 16 au 20 octobre), au Théâtre de Namur (du 9 au 11 novembre), au Varia à Bruxelles (du 15 février au 2 mars), au Théâtre de Liège (du 12 au 15 mars).