Confinement. Un mot que je n’entendrai plus jamais de la même oreille. Un mot qui ne sera plus jamais invisible. Un mot qui ne sera plus jamais innocent. Un mot qui ne sera plus jamais au chômage. Comme disait Sony Labou Tansi : "Les mots viennent chercher du travail aux pieds du poète." Sur le coup, j’arrive même à faire un jeu de mots : "les maux viennent chercher du travail aux pieds du poète". Vu ce qui se passe dans le monde, c’est le cas de le dire : "Les maux viennent chercher du travail aux pieds du poète." Alors je laisse couler l’encre. Je chiffre l’actualité - 633 396 morts depuis le début de la pandémie dans le monde confiné. Je liste des noms. Et leurs échos résonnent dans mes oreilles comme une oraison funèbre. Exemple : Manu Dibango. Il y a aussi Claude Goasguen, député de Paris et ancien maire du seizième arrondissement. Décédé. Mukendi Wa Mulumba, conseiller du président congolais Tshisekedi. Décédé. Ce Covid-19, même les politiciens l’attrapent. J’ai même lu que Boris Johnson, le Premier ministre britannique, l’avait chopé. Le nom de la star Idris Elba faisait aussi partie des cas confirmés positifs. On dirait des fake news tout ça.

Malgré tout, à Kinshasa, les gens circulent en masse mine de rien. Et mine de rien, on a l’impression que la tempête ne fait parler d’elle qu’à la télé. Parfois, ces insouciants répliquent même aux citoyens modèles que ce n’est pas le confinement qu’ils vont cuire dans leurs marmites. Je liste aussi les progrès qui tentent de désamorcer la peur collective. Mais la liste des décès est de plus en plus longue.

Les mots ont plein de boulot pour décrire nos existences subitement modifiées. Soudain, je pense à une pièce de Pirandello. Six personnages en quête d’auteur. Une troupe en répétition voit débarquer six personnes étrangères au théâtre. Ces personnes ont vécu un drame familial dont un auteur précédent refusa d’achever l’écriture. Estimant leur aventure exemplaire, ils viennent exiger, auprès du directeur de ce théâtre, de devenir des personnages de théâtre. Et une tranche de tirades entre le Directeur et le personnage du père me revient :

"D : Ah ! Très bien ! Et ajoutez que vous-même, avec cette comédie que vous venez me présenter ici, êtes plus vrai et plus réel que moi./P : Oh ! Cela sans aucun doute, monsieur !/D : Ah ! Oui ?/P : Je croyais que vous l’aviez compris depuis le début./D : Plus réel que moi./P : Naturellement, puisque votre ‘réalité’ peut changer du jour au lendemain./D : Mais on le sait qu’elle peut changer ! Elle change sans cesse. C’est le sort commun./P : Mais non pas la nôtre, Monsieur ! Voilà la différence ! Nous ne changeons pas, nous ne pouvons pas changer, devenir ‘autre’ ; nous sommes ce que nous sommes à jamais (c’est terrible, Monsieur !) immuablement ! Vous devriez frissonner en vous approchant de nous, si vous aviez vraiment conscience que votre réalité d’aujourd’hui n’est, au contraire, dans le temps, qu’une illusion passagère et fugace, telle que vous l’imaginez - aujourd’hui d’une façon, demain d’une autre -, au gré des hasards, des contingences, de la volonté, des sentiments à travers votre intelligence qui vous représente à vous-même, aujourd’hui d’une manière et demain… qui sait comment… Illusion de la réalité, dans cette comédie vide de l’existence qui ne conclut pas et ne peut jamais conclure, car si demain elle concluait, adieu, tout serait fini."