Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.

Voici la contribution de Marie Noble, commissaire de la Foire internationale du livre de Bruxelles.

Athènes en juillet 2011. C’est une après-midi de chaleur lourde sur l’esplanade du théâtre antique.

Wajdi Mouawad est debout dans la lumière, donne ses dernières consignes aux acteurs choisis pour suivre son épopée, la mise en scène des tragédies de Sophocle.

Je suis là en mission pour découvrir ce spectacle en avant-première. Quatre ans plus tard, les sept tragédies seront présentées d’une traite à Mons pour 19h de vertige artistique unique.

Le soir. Nuit toute de douceur, chaleur sur les pierres blondes, magie des étoiles qui dessinent le cadre de scène. Les spectateurs qui s’en viennent s’asseoir sur les gradins semblent tétanisés par la beauté des lieux. Ils ne parlent pas, ils chuchotent.

Des trois tragédies de la soirée, c’est la version d’Antigone qui m’a ébranlée à jamais jusqu’à m’en remémorer aujourd’hui les moindres détails. Peut-on pourtant imaginer scénario plus simple, plus limpide ? Passé à l’ennemi, le frère d’Antigone est tué. La loi interdit qu’on l’enterre. Antigone le fait pourtant. Elle doit mourir.

La jeunesse de l’héroïne n’a aucune chance face à la rigueur austère de Créon mais moins encore face aux rumeurs colportées par le chœur, mené par la puissance vocale de Bertrand Cantat. Et la mise en scène de Mouawad, baroque jusqu’à la moelle, accompagne le développement inéluctable du drame. Musique, textes, gestuelle confinant à la danse des acteurs se découpant dans la nuit, précision chirurgicale des éclairages, tout ici concourt à l’accomplissement de la prophétie. Mouawad comble la trame épique en puisant dans l’imaginaire, l’inconscient, l’histoire, les légendes, jusqu’à l’état de trop-plein, d’effervescence absolue. Il fait déborder le spectacle de mille images différentes et risque la saturation mais pour donner à chacun la chance d’y lire et d’y suivre sa propre histoire.

La mienne me ramène furieusement à la crise du coronavirus et ce n’est pas si étrange puisque comme toute œuvre universelle, celle-ci fait sens à travers le temps. Aujourd’hui, comme dans la tragédie grecque, les rituels funéraires sont disloqués, retardés. Ces deuils incomplets sont si douloureux pour les familles car ils seraient l’occasion de moments particuliers de sociabilité qui marquent l’histoire d’un groupe, d’un clan.

Samedi, le père de mon amie Olivia nous a quittés. Que la force d’Antigone l’accompagne, son caractère idéaliste, entier, déterminé, téméraire, audacieux… à défaut de nos étreintes. Que Sophocle nous aide à mettre des mots sur nos maux.

Je dédie ce texte à Olivia et à sa famille.