"Ils ont essayé de nous enterrer ; ils ne savaient pas que nous étions des graines." Le proverbe mexicain qui sert de ligne de conduite à l’édition 2021 du festival dit à la fois la ténacité, l’inquiétude et la folle envie de partage des quelque 150 jeunes artistes mobilisés pour Courants d’airs, qui voit le jour après une année muette.

Destiné à offrir de la visibilité aux élèves sortant du Conservatoire de Bruxelles et des Écoles supérieures d’art, le festival a heurté, comme bien d’autres, le mur du Covid en 2020. C’est à un quinzième anniversaire en différé que se prépare Courants d’airs, avec une édition entièrement en ligne, en accès libre, ce qui ne l’empêche aucunement de réaffirmer ses valeurs.

Insertion professionnelle

À commencer par l’immersion professionnelle proposée aux étudiantes et étudiants qui, avant de se frotter parfois pour la première fois à un public, doivent établir un dossier pédagogique et artistique.

Un morceau de joie
"Un morceau de joie", de et par Nora Piazza et Salomé Puzenat, dans une mise en scène de Pauline Serneels. L'une des créations du festival. À découvrir en ligne le 30 avril. © Courants d'airs

C’est l’un des aspects que souligne Tiphanie Lefrançois. Cette Française de 21 ans termine son cursus au Conservatoire royal de Bruxelles, et salue cette vertu de Courants d’airs : "L’inscription au festival comporte un aspect important d’initiation au monde professionnel, qui inclut dans notre cas de présenter une note d’intention, une trame dramaturgique, et jusqu’aux contacts avec l’autrice." En l’occurrence Céline Delbecq, dont la jeune équipe a choisi d’adapter et de monter Hêtre, l’une de ses premières pièces.

"Cette écriture nous a bouleversées : la symbolique, la poésie nous transportent au plus profond de nous-mêmes", s’enthousiasme la jeune femme, à la fois comédienne en duo (avec Laure Willem) et co-metteuse en scène (avec Margaux Frichet) de ce spectacle à découvrir en ligne le 29 avril.

Perplexité et engagement

Un enthousiasme à la mesure de l’angoisse inhérente à la crise. Être sur le point de sortir d’une école d’art quand, par ailleurs, le secteur culturel entier, gelé, se prépare à deux ou trois saisons au moins de reports, de programmations différées et de plans B… "Où sont les failles pour pouvoir s’insérer dans le paysage ? Cette incertitude, ce gros vide laissent perplexe."

Pour autant, Tiphanie Lefrançois et ses camarades de Hêtre ont la ferme envie de "continuer à créer", travaillent l’idée de jouer dans l’espace public –manière de porter différemment le théâtre au-devant des gens – et posent les bases d’une compagnie baptisée Éc(h)os, "visant les endroits inattendus, et incluant une dimension écologique capitale pour nous, une conscience de l’énergie, des ressources mises en œuvre pour un spectacle." La scénographie et les costumes de leur création Hêtre, pour le festival Courants d’airs, sont constitués pour l’essentiel de matériaux récupérés. "On a utilisé le moins de neuf possible, afin que tout soit facilement démontable : que ce soit léger, facile à déplacer, et au maximum recyclable."

Multidisciplinaire

Au fil des ans, le festival Courants d’airs a pris le pli de multiplier et croiser les disciplines, ajoutant au théâtre la musique, la danse, le cirque, voire l’opéra, de même que le Conservatoire royal de Bruxelles a progressivement accueilli les propositions et élèves d’autres écoles supérieures d’art. L’édition 2021 présentera 23 projets multidisciplinaires dont certains, outre tous ceux créés et nés au sein des écoles, saluent un vaste parcours. 

Small Talk
De rencontres ardues en discussions improbables, "Small Talk" de Chloé Schapira et I Phèdre Cousinie Escriva, avec aussi Camelia Clair et Claire De Crombrugghe. Le 21 avril en ligne au festival Courants d'airs. © Courants d'airs

Quant à la vidéo, qui fait par nécessité partie de ce festival anniversaire, elle s’insère pleinement dans certaines créations tandis que d’autres se sont élaborés indépendamment de ce paramètre. "On a construit notre spectacle sans se laisser enfermer par cette contrainte, indique Tiphanie Lefrançois. La captation est un vecteur par lequel on est obligé de passer ici. Bien sûr nous préférons infiniment le rapport direct du plateau, des équipes, du public. Ici tout est figé : c’est désolant, décevant, triste. Mais c’est le prix, pour le moment. Devoir se réinventer pour continuer d’exister, oui, ça fait peur. Mais les nouvelles générations d’artistes vont créer, innover, dépasser cela."

En attendant, à une semaine du début de Courants d’airs, les équipes de jeunes artistes répètent assidûment. "Si notre moral a été affecté, le travail continue. Hêtre est notre premier bébé. On doit se battre pour montrer qu’on existe. Pour faire entendre cette colère mais aussi toute la générosité qui nous habite, ce qui nous fait vivre et avancer, nous, jeunes artistes."