Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.

Voici la contribution d'Agnès Limbos, auteure, comédienne et metteuse en scène, spécialisée dans le théâtre d’objet.

Par la fenêtre de ma chambre, je regardais les oiseaux voler dans le ciel, les nuages se déplaçant lentement. Parfois une trace de vie dans l’immeuble d’en face.

Ma chambre donnait à l’arrière de la maison, sur les jardins et les façades. Toutes les fenêtres regardaient les courettes, les murs en briques surmontés de tuiles rouges, les potagers, les fleurs et les arbres fruitiers.

Nous étions en août et il faisait chaud. J’étais confinée dans ma chambre à étudier mon examen de passage, math, j’imagine. J’avais 13 ans. Le concept de 1+1 = 2 m’a toujours dérangée, allez savoir pourquoi. J’étais seule avec mon père. Ma mère et mes frères étaient à la mer du Nord.

Et puis il est arrivé. Riquet. Il s’est posé sur le bord de la fenêtre et nous avons commencé une longue conversation faite de silences et de piaillements. Je me rendais compte que je savais siffler avec des variations. Je parlais oiseau.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés à nous regarder. Il n’avait pas peur et restait sur le bord de la fenêtre. Pas du tout immobile, sa tête changeait de direction avec une grande précision, vacillant entre mouvement, arrêt, inclinaison, arrêt, translation, arrêt, retour fixe…

Il avait une tache orange sur chaque joue, une houppe jaune et un corps gris élancé avec quelques plumes blanches. Un tableau vivant, un peu de Miro, un peu de Picasso.

Était-ce une invitation ?

Cette attirance pour le vide, cet élan qui vous démange, cette envie viscérale de fondre dans l’air et de s’envoler.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée, là, au bord de la fenêtre, Riquet continuant ses invitations chorégraphiques.

J’ai crié : Papa, il y a un oiseau dans ma chambre !

Il l’a attrapé et l’a mis dans une boîte.

Mon père a acheté une cage qu’il a installée dans un coin de la salle à manger, près de la fenêtre qui donne sur le mur en briques surmonté de tuiles rouges.

Nous avons acheté une Riquette. Il paraît qu’ils sont mieux à deux. Ils n’ont jamais eu d’enfants.

J’ai raté mon examen de passage en math.

Riquet s’est adapté à sa nouvelle vie. Il vient prendre la graine de tournesol qu’on lui tend au bord de sa cage. Il siffle quand il entend la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Il me regarde souvent. Je nettoie sa merde et lui donne de l’eau ou un os de seiche.

Il s’est adapté. Il a dû mourir de vieillesse comme Riquette, qui mangeait les œufs qu’elle pondait.

J’étais déjà partie au loin, très loin, le plus loin possible.