A la veille du festival Noël au théâtre, Carine Ermans livre les secrets des "Carnets de Peter", création à venir du Théâtre du Tilleul.

A Noël, Bruxelles vibre au son du théâtre pour enfants et adolescents. Comme annoncé dans "La Libre Culture" du 21 décembre, 20 spectacles tout public se joueront dans neuf lieux bruxellois, de La montagne magique au Théâtre National. L’occasion rêvée pour les parents de découvrir ces spectacles qui émerveillent leurs enfants. Mais savent-ils à quel point le théâtre jeune public est professionnel, les créations exigeant parfois plusieurs années de préparation comme en témoigne Carine Ermans, la fondatrice du Théâtre du Tilleul, une compagnie pionnière du secteur. 

Présente à Noël au Théâtre avec son "Concert de Noël" (au Bozar, ce 23/12), elle prépare également "Les Carnets de Peter" dont la première aura lieu à la Balsamine en 2017. Pour ce spectacle de théâtre d’ombre (lire ci-dessous), la spécificité du Tilleul, elle a été jusqu’à traverser l’Atlantique. Cette improbable rencontre entre une artiste belge et un auteur juif allemand immigré, Peter F.Neumeyer, professeur émérite à Harvard et auteur des célèbres "Histoires de Donald", nous voulions la raconter car elle ressemble à un conte de Noël.

© D.R.

Des histoires simples et complexes

"Les Histoires de Donald (éditées aux Etats-Unis en 1969 et 1970) sont magnifiques, on les croirait inventées pour l’ombre", s’émerveille Carine Ermans. Tout en simplicité, noir et blanc, centrées sur des petits faits de la vie quotidienne et les relations d’un garçon à sa maman, elles sont à hauteur d’enfance. "Je suis entrée en contact avec Peter Neumeyer pour des questions de droits car nous avions intégré une de ses histoires dans le spectacle ‘Le Bureau des histoires’. J’ai découvert un vieux monsieur charmant. Je le tenais au courant de la création, des tournées, des réactions du public d’enfants. Il me parlait de lui, de ses lectures, des oiseaux dans son jardin, de souvenirs, des petits bonheurs et malheurs de la vie…"

Une vraie correspondance

Débute alors une réelle correspondance où il fut rapidement question de littérature, de Buzzati que Neumeyer adorait et dont le Tilleul a monté "La fameuse invasion des ours en Sicile" en 1989. Mais aussi de Virginia Woolf, puis de la santé de Carine. 

"Nous sommes devenus de vrais amis, des ‘penfriends’ même si nous utilisions surtout l’e-mail."

En lisant la postface des "Histoires de Donald", Carine Ermans réalise que le projet de Neumeyer et de l’illustrateur Gorey était beaucoup plus ambitieux que les trois récits publiés, qu’ils projetaient une immense série, tout sauf conventionnelle. Il existait donc une série d’histoires inédites.

Pas de pièce jointe…

"Je lui ai demandé s’il avait encore des brouillons. Il en avait. Cela devenait très excitant. Je lui ai demandé timidement s’il pouvait nous envoyer ces histoires par mail. Il me promettait de les envoyer en pièce jointe mais il n’y avait pas de pièce jointe… Puis il voulait scanner les documents mais cela ne fonctionnait pas non plus. De mon côté, j’avais très envie de le rencontrer. Alors je suis partie en juin 2015 à Santa Rosa près de San Francisco. Peter Neumeyer habite dans une nouvelle maison qui se trouve dans une séniorie. Il avait quitté Berkeley à contrecœur et m’en parlait beaucoup dans ses lettres mais il a fini par s’adapter."

Et cette rencontre ? Etait-elle à la hauteur des espérances de la metteuse en scène ? "Bien au-delà", nous répondent son regard, son sourire et son visage. Pendant que battait sans doute, de l’autre côté de l’océan, le cœur de ce vieux monsieur de 86 ans qui vit arriver chez lui une dame européenne fascinée par son travail et avec laquelle il correspondait depuis cinq ans. "C’était une magnifique rencontre ! On a lu ensemble toutes ‘Les Histoires de Donald’. Il les sortait de ses fardes, comme par magie, les unes après les autres. Il redécouvrait celles qu’il avait oubliées. Ces histoires ressemblent à des haïkus. Il en existe une quantité incroyable. Je voulais qu’elles servent de base au spectacle mais elles sont à la fois tellement simples et complexes que ce n’est pas évident. Alors je l’ai interrogé sur son enfance, sur les livres qu’il lisait. Il m’a tout de suite cité ‘Struwwelpeter’ de Hoffmann (Crasse-Tignasse), ‘Max et Moritz’ de Wilhelm Busch, des histoires que j’avais montées au théâtre ! On a donc mis ses livres préférés dans le décor du spectacle, une grande bibliothèque, et quand je lui envoie les photos du décor, il s’émerveille : ‘oh, oh mais ce sont mes livres préférés…’"

Battu à l’école

Mais comment ce petit garçon juif allemand est-il arrivé aux Etats-Unis en 1936 ? "C’était une famille juive mais catholique et intégrée. Ils n’ont pas cru à la montée de Hitler. En 1935, son père, critique d’art, émigre en Californie avec sa femme, la maman de Peter. Lui reste avec ses grands-parents. Sa voix se casse lorsqu’il raconte cela mais très vite, il rebondit : ‘J’adorais mes grands-parents. Ce fut l’année la plus magnifique de mon enfance’." Dont il lui reste peu de souvenirs comme cette visite chez le médecin pour bleus et blessures. Il ne se souvient pas de ce qui s’était passé mais le médecin et sa grand-mère décident qu’il n’irait plus en classe. Du coup, se réjouit l’enfant décidément résilient, il passait toute la journée avec sa grand-mère, se promenait au parc, voyait passer les défilés militaires, rêvait d’être soldat et aurait même voulu faire partie des jeunesses hitlériennes ! L’embrigadement des enfants…

Puis ses parents lui écrivent pour qu’il les rejoigne. Son grand-père n’a pas le droit de quitter le pays. Sa grand-mère part seule avec Peter. Ils traversent l’Allemagne, les Pays-Bas, arrivent en Angleterre, passent plusieurs jours à Londres, rencontrent des difficultés pour obtenir leurs papiers, traversent l’océan à bord de l’"Empress of Britain", un paquebot de la taille du "Titanic", jusqu’au Canada puis sillonnent les Etats-Unis en train jusque San Francisco. 

"Peter ne se souvient de rien. Il avait pourtant huit ans. Sa grand-mère lui a heureusement écrit un journal de bord à la manière du Petit Nicolas. Arrivée à destination, elle le dépose et repart aussi vite. Le petit Peter se retrouve avec des parents qu’il connaît à peine et qui le placent… en orphelinat, dans une ferme à la campagne dont il garde un souvenir magnifique ! Il y est arrivé en culottes courtes et faisait ses prières en latin ! Après l’orphelinat, l’enfant rejoint ses parents. C’est la période la plus dure de sa vie car personne ne s’occupe de lui. Sa mère était distante, contrairement à celle de ses histoires. En 1941, il apprend le suicide de ses grands-parents. A 16 ans, il quitte la maison, étudie la littérature, lui dont les bibliothèques auront été des lieux de refuge durant toute son enfance. Voilà ce que j’ai envie de raconter en arrière-plan des aventures de Donald, son petit héros…"

Noël au théâtre : Infos@ctej.be ou 02 643 78 80

Plus d’infos : www.theatredutilleul.be.

"Les Histoires de Donald", Peter F. Neumeyer et Edward Gorey, éd Attila pour la traduction française; env. 12 €.