Scènes

La compagnie Mossoux-Bonté puise dans l'imaginaire de Goya la "substance fantasmagorique" d'une création foisonnante, hantée par les mirages et les mystères.

Épure et démesure cohabitent depuis toujours dans l'œuvre que construisent ensemble Nicole Mossoux et Patrick Bonté. Leur compagnie, fondée il y a plus de trente ans, continue d'ausculter l'humain sous des points de vue inédits, en plongeant "les mains dans une épaisseur de trouble". Le trouble de la présence, de l'instant, de l'ensemble, "acteurs et spectateurs, dans une sorte de vertige d'être".

Cette immédiateté, indique Patrick Bonté, se double de "la mise à distance que l'art implique", d'une mise en perspective, "de sorte que la mémoire conserve de ce moment à la fois son choc émotif et son appel à penser notre condition et à rendre lisible notre histoire".


Peintures noires

Renouant avec la veine picturale savamment explorée déjà – notamment dans Les Dernières Hallucinations de Lucas Cranach l'ancien, ou Simonetta Vespucci –, Mossoux-Bonté est allé chercher la "substance fantasmagorique" de sa nouvelle création chez un maître du genre : Francisco de Goya. Considéré comme l'un des plus grands précurseurs de l'art contemporain, le peintre espagnol (1746-1828) a laissé une œuvre marquée par l'agitation et la noirceur de son époque. "Le sommeil de la raison engendre des monstres", inscrivit-il au frontispice d'une série de gravures.

Sourd, seul, convalescent, Goya a plus de 70 ans lorsqu'il réalise, sur les murs de deux pièces de sa petite maison proche de Madrid, un cycle de scènes terrifiantes qui seront nommées Pinturas Negras (1819-1823). Parmi elles figure Le Sabbat des sorcières ou Le Grand Bouc – l'un des multiples titres existant en espagnol et que l'on retrouve ici.

Dix danseurs et une enfant

Une rangée de silhouettes émerge de la pénombre. Costumes sombres, chemises blanches, uniformes du quotidien occidental. Des sons sourds, presque liquides, occupent l'espace. Bientôt apparaît la frêle figure d'une enfant, observatrice et fil rouge de l'univers qui va déployer ses mirages et mystères.

© Mikha Wajnrych

Juan Benítez, Dounia Depoorter, Thomas Dupal, Yvain Juillard, Frauke Mariën, Fernando Martin, Isabelle Lamouline, Shantala Pèpe, Candy Saulnier, Fatou Traore et la jeune Eva Ponties-Domeneghetty (en alternance avec Marie-Lou Adam) habitent The Great He-Goat, en constituent le corps mouvant et pluriel, creusent les sinueuses voies de cette pièce et de ses langages multiples : rythmique, visuel, sensuel, sonore, vocal, gestuel.

Cérémonial sensuel

On y retrouve la marionnette, le masque, le double, éléments récurrents dans l'art de la Cie Mossoux-Bonté. Lévitations, dédoublements, démembrements et illusions bâtissent et peuplent les tableaux en série dans une suite organique et orgiaque, un rituel cauchemardesque et fascinant. Un cérémonial empruntant autant à l'imagerie sacrée qu'aux codes du cabaret, et dont le caractère puissamment visuel ne délaisse jamais les autres sens.

© Mikha Wajnrych

C'est aux Écuries de Charleroi danse que cette création a rencontré son premier public – enthousiaste – lors de deux représentations, vendredi et samedi. Si The Great He-Goat sera prochainement à l'affiche de la Biennale de danse du Val-de-Marne (puis en mai en Espagne et en Allemagne), espérons d'autres dates à l'avenir sur nos scènes pour cet opus magistral.