Avec “Madame Plaza”, créé en 2009 et présenté en première belge au Kunsten deux ans plus tard, on découvrait le travail d’une jeune chorégraphe née à Ouarzazate, établie à Marrakech, et bâtissant avec d’autres une culture de la danse contemporaine au Maroc (Bouchra Ouizguen fonde avec Taoufiq Izeddiou en 2002 l’association Anania, avant de créer sa propre Compagnie O).

Une culture à laquelle elle associait dès alors des femmes issues de la tradition des Aïtas, ces artistes de cabaret animant notamment les mariages au Maroc. Attachée à l’histoire collective là où d’autres tiennent les danseurs pour interchangeables, la chorégraphe (1980) travaille depuis lors exclusivement avec les mêmes femmes, leurs personnalités exubérantes, leur âge, leurs corps en dehors des canons d’habitude présentés sur scène.

Dramaturgie du dévoilement

Après “Madame Plaza”, pièce fondatrice, il y eut “Ha !” et “Corbeaux”, toutes deux montrées aussi au Kunsten. Avec “Ottof” (fourmilière, en berbère), il s’agit maintenant pour la chorégraphe “de dépasser l’exercice de ‘Madame Plaza’, qui consistait à faire découvrir ces femmes. Aujourd’hui, je veux laisser la place à tout ce qu’elles peuvent transmettre sur scène de modernité, d’ancestral, de vocal, de théâtral, de dansé.”

C’est à nouveau dans une dramaturgie de la révélation, du dévoilement, qu’opère ici Bouchra Ouizguen. Dans un long et lent prologue, quasiment contemplatif, une première silhouette presque immobile émerge de l’obscurité, peu à peu rejointe par d’autres. Tracée avec une précision infinie sur une musique contemporaine pour cordes de Witold Lutosławski, l’introduction est fascinante et austère : oscillations, corps arqués, visages tendus vers le ciel. Puis l’ampleur s’esquisse, les voiles s’écartent, révélant de l’éclat sous les couleurs de terre et de cendre. Le poids de l’étoffe cède à la force du regard.

Puis viendra le cri, cathartique, libérateur, et avec lui l’expression du désir, de la chair, du cœur. De longs monologues (non surtitrés mais dont les textes figurent dans le livret) provoquent l’hilarité des danseuses entre elles, sans toutefois toucher directement le public, peu mixte, fût-ce un dimanche après-midi en plein cœur des Marolles. L’amour, la chance…

Quinquagénaires ou plus, Kabboura, Fatéma, Halima, Fatna sont femmes d’abord, qui à présent lancent et dansent leur liberté à la face du monde, avec humour et fierté, avec toutes leurs failles et leur grande force, sur le merveilleux “My baby just cares for me” de Nina Simone.

Bruxelles, les Tanneurs, jusqu’au 18 mai, à 20h30. Durée : 1h. Mercredi 18 à 22h30,
Bouchra Ouizguen en “After Concert” au Space.

Infos & rés. : 02.210.87.37, www.kfda.be