Deux étés durant, le spectacle a fait salle comble et bouleversé les spectateurs dans le Off d’Avignon. Une longue série se profile au Théâtre du Petit Montparnasse, à Paris, dès janvier 2016. Mais avant, c’est à Bruxelles, au cœur du bois de la Cambre, quasiment au coin du feu, qu’Eric Métayer et Andréa Bescond posent "Les Chatouilles". Lui à la mise en scène, elle à l’écriture et à l’interprétation, ensemble au confluent du théâtre et de la danse. Ils seront au Poche du 13 au 31 octobre.

Combat et légèreté

Ce "monologue pour plusieurs personnages" nous invite dans le monde d’Odette, huit ans, qui comme toutes les petites filles de son âge aime s’amuser, dessiner, chanter. Et qui fait confiance aux adultes, à cet ami de la famille qui, pour qu’elle ne soit pas seule, va l’entraîner à jouer avec lui aux chatouilles. Autobiographique ? Qu’importe. Qu’il suffise de savoir que l’histoire d’Odette, inspirée de faits réels, fait écho à des chiffres alarmants : "Il y a 75 000 viols par an en France, et autant concernant seulement les enfants", souligne Andréa Bescond - danseuse avant d’être actrice, et Molière de la révélation féminine en 2010. Danseuse, actrice, mais aussi auteure des "Chatouilles ou la danse de la colère", mise en scène par son compagnon Eric Métayer, où elle interprète une vingtaine de personnages.

"Ce n’est pas un jugement, ce n’est pas une condamnation, c’est l’histoire d’un combat. Pour s’en sortir. Pour ne pas se laisser ternir par ça et attendre la mort. C’est une comédie dramatique aussi, où on pleure et on rit, où on dédramatise. Dans la vie on connaît tous des moments difficiles, jusqu’à l’extrême parfois, et où pourtant on arrive à se marrer à l’intérieur. C’est une tranche de vie qu’on peut aborder d’une manière légère." Andréa Bescond confie son besoin d’aborder "des sujets forts, des aspects difficiles de la vie, dans lesquels on amène de l’humanité. Eric les allège sans les rendre moins profonds".

La danse en relais des mots

"Autant le texte est hyper précis, au cordeau (avec tellement de personnages c’est indispensable), autant la danse est quasi intégralement improvisée, explique la jeune femme. Elle arrive au moment où les mots n’ont plus de sens. Comme un autre langage, un moyen d’expression, mais aussi une façon de protéger le public." De traduire l’indicible, de faire percevoir l’inaudible. "Je voulais une pudeur. Pouvoir saisir les gens aux tripes sans balancer crûment l’acte de pédophilie. On n’est jamais dans le détail sordide. C’est là que le corps prend le relais."

"Les Chatouilles", insiste Andréa, posent un constat. "Odette attaque en justice mais ça ne lui suffit pas à aller mieux. La résilience vient d’elle par rapport à l’enfant qu’elle était : arriver à se pardonner, à sortir de la culpabilité. C’est vraiment un spectacle sur la résilience, sur la lutte pour devenir quelqu’un et le chemin pour y arriver." Avec pour fil rouge le regard de la psy. "Et bien sûr la mère : je ne pouvais pas parler de pédophilie sans parler du déni. Je retrace tout son parcours en spirale. C’est avec moi qu’il faut que je parle, comprend Odette : la solution est là où j’ai laissé l’enfant que j’étais."

Ce texte, elle l’a écrit "instinctivement" ("j’ai écrit un gros récit, beaucoup élagué, je montrais le résultat à Eric, il destructurait, je repartais"), dit-elle. "Mais les gens sont bouleversés parce que ça ouvre les yeux. En tant qu’auteur, c’est géant !"

Eric Métayer et Andréa Bescond travaillent désormais à une adaptation cinématographique des "Chatouilles". "Odette voyage dans ses souvenirs. Dans le film ce sera un peu plus chronologique, mais l’onirisme reste très présent. Comme un très long plan-séquence. Tourner dans un an, sortir en avril 2017 : dans l’absolu c’est ce qu’on aimerait. On prend le temps."

Bruxelles, Poche, du 13 au 31 octobre, à 20h30. Durée : 1h20. De 8 à 18€. A partir de 15 ans. Rendez-vous du bar les 14 et 27/10 à l’issue de la représentation. Infos & rés. : 02.649.17.27, www.poche.be