Philippe Sireuil revient à Jean-Paul Sartre avec la plume de son complice Jean-Marie Piemme, pour monter une version augmentée de "La Putain respectueuse".

Pourquoi ce choix, aujourd’hui, de "La Putain respectueuse" ?

Philippe Sireuil : Après Les Mains sales, j’ai beaucoup pensé aux Justes de Camus. Sans abandonner cette idée, je me suis tourné vers La Putain respectueuse par envie de revenir à Sartre notamment avec Berdine Nusselder, déjà présente dans la distribution d’alors. La pièce est une belle machine théâtrale, mais un peu courte : elle a été écrite pour figurer en avant-soirée, en complément souvent de Morts sans sépulture.

Les thèmes de la pièce vous ont conduits, ensemble, à en imaginer une "version augmentée" ?

Ph.S. : Focalisé sur les questions centrales – à la fois la coercition qu’exerce l’homme blanc sur une prostituée, et le racisme que dénonce Sartre –, j’étais gêné que le "nègre" (Sartre en 1946 utilise ce mot, sans encore la valeur injurieuse qu’il revêtira ensuite) n’ait pas de nom. Et gêné à l’idée de monter cela sans un complément qui donnerait un discours au fugitif, en permettant de quitter la représentation de l’homme noir apeuré et soumis.
C’est pourquoi j’ai demandé à Jean-Marie Piemme d’écrire un texte où l’homme noir prendrait la parole. Une suite, une variation, où on reprend le destin des personnages une quinzaine d’années plus tard, après que les droits civiques ont été promulgués aux États-Unis.

Un défi ?

Jean-Marie Piemme : Un plaisir, surtout. C’est intéressant. J’aime bien écrire dans la trace des autres. J’ai réfléchi au sujet, aux questions de Philippe, à comment donner une existence au "nègre". Lizzie aussi est une victime du système. Au départ elle n’est pas consentante, elle se résigne à faire un faux témoignage sous influence. L’axe de réécriture a été celui-là : l’alliance de deux opprimés contre un oppresseur. Sartre dans sa pièce prend le racisme à un moment où il se présente encore comme "légitime". Quinze ans plus tard, le racisme est toujours là mais ses justifications s’effritent. J’ai situé la pièce dans le cadre d’un déclin de la domination blanche – au point que le sénateur, en tuant son fils, met un terme à la perpétuation du système.

Les présences de type "music-hall" figurent-elles dans votre texte ?

J.M.P. : J’ai introduit la possibilité d’évoquer notamment l’histoire de Rosa Parks, mais la conception scénique, c’est Philippe.

Ph.S. : Techniquement, je souhaitais une continuité Sartre-Piemme, et un mouvement aussi, marqué par le fait que le rôle de l’homme noir soit tenu par deux acteurs, avec le décalage supplémentaire que dans la seconde partie, c’est une actrice.
Quant à l’aspect "music-hall", Jean-Marie avait intégré au texte les paroles de Strange Fruit ; et Priscilla Adade a répondu positivement à l’envie de le chanter. Par ailleurs, il y a l’idée non pas d’un hommage mais d’une sorte de citation de la Tamla Motown, avec le côté paillettes qui met un peu de distance.

La distance, c’est aussi celle des vécus, selon le genre, la couleur, l’âge…

Ph.S. : On a eu d’énormes discussions dans l’équipe, par rapport à nos perceptions. Entendre toutes ces prises de parole a été un superbe apprentissage. Mesurer les différences de sensibilité liées à l’appartenance historique et identitaire de chacun.

  • "La Putain respectueuse/La Putain irrespectueuse", jusqu'au 15 février aux Martyrs, Bruxelles – 02.223.32.08 – www.theatre-martyrs.be