Scènes La culpabilité de l’avocat de Camus, sous la plume de Vincent Engel. Par Lorent Wanson et Fabian Fiorini, une création aux Martyrs.

Rincé, au propre comme au figuré, à l’issue de la première de La Chute, dans la petite salle du Théâtre des Martyrs, Lorent Wanson confie avoir été vivement secoué par cette houle : laisser Jean-Baptiste Clamence, son personnage, le happer. Donnant depuis toujours voix à ceux que la vie réduit à l’invisibilité, le metteur en scène n’avait plus tenu, comme interprète, de rôle aussi ample depuis celui de Treplev dans La Mouette de Tchekhov par Jacques Delcuvellerie - en 2015. 


Cheveux tirés en arrière, barbe blanche dévorant un visage usé, mains semblant chercher un improbable talisman au fond de ses poches, l’homme qui nous fait face - mais dont le regard fuit sans cesse - fait le compte de ses inconséquences, de son indifférence aux choses et aux causes qu’il défendit jadis, brillant avocat à Paris, avant qu’un cri, une chute et sa propre fuite l’enferment dans une culpabilité sans fin.

Oralité, vulnérabilité, intimité

Tout est là, du roman de Camus - "l’auteur que j’ai le plus lu et relu" , dit le romancier, dramaturge et chroniqueur Vincent Engel, dont l’adaptation tient, selon ses propres termes, du "pastiche" . Son travail allie l’oralité et la recomposition (montage, synthèse, insertion d’éléments neufs "dont une phrase de Jean-Paul Sartre qui s’est glissée dans le texte - avis aux spécialistes…" ) à la vulnérabilité de l’interprétation, l’intimité de la représentation.

Vincent Lemaire signe la scénographie et Philippe Sireuil les lumières de "La Chute". © Alice Piemme

Des chaises désordonnées figurent le café d’Amsterdam où a échoué Clamence. Le scénographe Vincent Lemaire a revêtu le sol d’un motif de carrelage géométrique qui, remontant en vague sur la paroi du fond, suscite un subtil effet d’optique, un focus hésitant, un impalpable déséquilibre comme en écho au perpétuel questionnement dans lequel se débat l’ancien avocat. Et que tempère le lourd piano de Fabian Fiorini, co-concepteur du spectacle avec Lorent Wanson.

La tendresse, tapie sous le cynisme depuis le début, se matérialise en quelques mesures d’une chanson populaire et dans la danse lente du "juge pénitent" avec la femme (Viviane Dupuis) qui l’observe, muette et grave, tout au long de son monologue.

Un monologue dense, dont les élégances se piquent de formules, de cruauté, et auquel suffirait, sans fioritures, la fragilité généreuse de celui qui le porte, ponctuée de Bach et de Bashung, tels des cadeaux furtifs, furieusement, doucement, intensément sincères. 

La danse lente de l'avocat devenu "juge pénitent" avec celle (Viviane Dupuis) qui l'observe tout du long. © Alice Piemme

  • Bruxelles, Martyrs (petite salle), jusqu’au 9 février, à 20h15 (mardi et samedi à 19h, dimanches 20/1 et 3/2 à 15h). Durée : 1h20. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be