Un soir de neige, autour de la station Etangs noirs. Il faut arpenter une série de trottoirs mués en patinoire pour rejoindre la Maison des cultures et de la cohésion sociale de Molenbeek-Saint-Jean. Dans le hall majestueux et accueillant, les couleurs abondent. Dans la salle règne une douce obscurité. Rideau noir, tenue de même : c’est un one-man-show sans ostentation que propose l’acteur (l’imam des "Barons", c’était lui). "Sainte Fatima de Molem" a vu le jour en ce lieu, d’abord comme étape de travail, ensuite comme spectacle abouti, et a séduit le Théâtre Varia qui le présente désormais, dans la grande salle.

En attendant, à Molem, ça rigole et ça réagit, il y a de l’écho et de l’émotion. C’est que Ben - dans ce texte coécrit par Gennaro Pitisci, qui le met aussi en scène - raconte son parcours de gamin qui a grandi là, dans ce quartier en mutation, élevé par une grand-mère pas banale. Berbère, tatouée au henné, les cheveux oints à l’huile d’olive, le parler franc et imagé, le français parfois hésitant, l’attention de tous les instants. L’amour inconditionnel et, disons, envahissant. "Imagine, tu as dix ans, et tu traverses la cour de l’école avec Geronimo." C’est sûr, Ben Hamidou a le sens de la formule, l’instinct métaphorique. Pour autant son solo ne se résume jamais à une enfilade de bons mots. On y navigue, plutôt, entre l’hommage à cette femme imposante, étonnante, et l’observation assidue, fine et cocasse d’un milieu, d’un contexte qui ont évolué - du Sarma Nopri de jadis au supermarché d’aujourd’hui, par exemple.

Le stand-up, ce monologue comique dont se régalent les Anglo-Saxons, est rare sur nos scènes. Tous les ingrédients en sont ici réunis : l’adresse informelle au public, le quotidien considéré avec une bonne rasade de décalage, le détournement des clichés, l’utilisation des stéréotypes pour mieux les dynamiter. Ben Hamidou a la carrure qu’il faut et se frotte à ce genre avec talent et générosité, avec l’humilité aussi du ketje qui, à 19 ans, franchit le canal pour s’inscrire à l’Académie de Bruxelles - et mentir pour la première fois à sa grand-mère. Un acteur en puissance, pas près d’oublier Fatima.

Bruxelles, Varia, jusqu’au 18 décembre, à 20h30 (le mercredi à 19h30). Durée : 1h10. De 10 à 20 €. Infos & rés. : 02.640.82.58, www.varia.be