Elle avance courbée, flottante et souriante. La démarche, la gestuelle, la rythmique, la candeur désespérée, tout en elle évoque cette folie ordinaire et trop souvent rejetée. Sophie Warnant, jeune comédienne issue de ce formidable vivier qu’est l’École d’acteurs du Conservatoire de Liège incarne la différence jusqu’au bout de sa nudité. Elle vit et transmet cet au-delà sans jamais frôler l’outrance. Comme son compagnon de scène, Romain Vaillant, du Conservatoire de Liège également. Entre bouts de phrases, succession de pensées ou diagnostics surréalistes, tous deux tissent leur climat, du rire aux cris.

Avant de monter sur scène, les deux artistes ont passé de longs moments d’observation à la clinique psychiatrique de la Borde en France et au centre de psychothérapie institutionnelle la Devinière près de Charleroi, deux lieux où on laisse s’exprimer la différence. Voilà comment ils deviennent tour à tour Claude, Madame Sophie, Olivier, Etienne ou encore Hervé. Une quinzaine de personnages en tout pour autant de fragments de vie.

Après avoir joué en col roulé jaune, caleçon trop large et chaussettes fuchsia, Sophie Warnant se déshabille pour raconter l’ignoble, le traitement réservé aux personnes atteintes d’une dite folie. Des faits déjà dévoilés mais qui demandent à être répétés et qui en disent long sur notre société dont on "reconnaît le degré de civilisation à la place qu’elle donne à ses marginaux" (Lucien Bonaffé, psychiatre désaliéniste).

Propos glaçants

Les propos émis par l’actrice sont glaçants et font oublier son humilité pour laisser la honte nous envahir. Chez nous survivent encore des êtres démunis, nus dans leur chambre de trois mètres sur quatre, sans fenêtre, avec juste une bouche d’aération pour les excréments et plusieurs portes pour permettre aux infirmiers d’entrer ensemble en cas de crise. D’autres sont en pyjama, attachés à leur radiateur…

À part ces incises, "Ha Tahfénéwai !" (le fameux "eh t’as fini ouais" que disait avec l’accent liégeois le frère trisomique de Sophie Warnant lorsqu’elle l’embêtait) n’est certes pas une conférence mais une tranche de douce démence entre joies et crises, une exploration des odeurs et joies sensorielles ou corporelles au son de la musique de Beethoven pour soutenir l’insoutenable. Et nous ramener au théâtre.

D’une forte présence scénique également, le comédien et pianiste français Romain Vaillant alterne les rôles, lui aussi, passant de la différence à la clairvoyance en se montrant attachant et convaincant, surtout lors de son éloge du risque, de cette trouille fondamentale pour rester vivant. Alors paniquons un peu et allons voir ce théâtre-là, un théâtre qui réveille.

Bruxelles, National (salle J. Huisman), jusqu’au 14 mars à 20h30 (mercredi à 19h30). De 10 à 19 €. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be Rencontre le 7 mars à 18h avec Patrick Coupechoux, auteur de "Un homme comme vous. Essai sur l’humanité de la folie".