Cinq ans après La Ville, Michael Delaunoy prend les mêmes – ou presque – et recommence. Jusqu’à la voix off énonçant les consignes de sécurité à l’orée de la représentation. Anne Claire et Serge Demoulin composent l’un des couples de la distribution (l’autre étant campé par les jeunes Mikael Di Marzo et Pauline Serneels), avec Didier Payen à la scénographie, Laurent Kaye aux lumières, Raymond Delepierre à la création sonore. Et Martin Crimp à la plume pour Des hommes endormis.

Le "théâtre de voix" de l’auteur britannique (né dans le Kent en 1956) a plusieurs fois trouvé écho au Rideau, depuis Harcèlements en 1998 puis La Campagne en 2006, mis en scène par Marcel Delval.

Cuisine, arène, ring

Le dispositif scénique place le public des quatre côtés d’un plateau en creux dont le pourtour serait le plan de travail d’une cuisine contemporaine. De quoi suggérer les points de vue multiples que sculpte l’auteur. Piscine, arène ou ring ? Le ciel de sacs de frappe surplombant l’aire de jeu donne un indice…

Pour l’heure, retour à la cuisine. Julia et Paul, la cinquantaine, évoquent la flamme intérieure qui les animait jadis, leur choix de n’avoir pas eu d’enfant, leur carrière à chacun : elle spécialiste de l’art contemporain, lui pianiste virtuose devenu producteur de dance music. Ils parlent de brutalité pour se féliciter de son absence. Paul résume leur vie passée à "travailler et manger".

Il est deux heures du matin quand arrivent Josefine, l’assistante de Julia à l’université, et Tilman, constructeur de meubles. Quatre individus, deux entités, et voilà que tout se met en mouvement dans les alliances entre les couples, les genres, les générations. La parole fuse, emplit l’espace mais y creuse aussi des gouffres.

© Alessia Contu

Variation sur Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee, avec la confrontation de ces deux couples de générations différentes, Des hommes endormis place hors-champ la violence, omniprésente. Le motif de la scène de ménage se révèle ici moins social ou psychologique que matière fragmentée, sous la surface de laquelle bouillonnent des thèmes aussi vastes que le désir, l’identité, l’emprise, la transmission, le secret, la dépendance, la marchandisation, les rapports de force.

Ouvrant sa treizième et dernière saison à la tête Rideau – dont Cathy Min Jung prend la direction à sa suite –, Michael Delaunoy s’est emparé à nouveau avec un plaisir manifeste de ce langage cru, dru, cinglant (ici dans la traduction française d’Alice Zeniter), pour le livrer à ce beau carré d’interprètes. Pointillée d’habiles allusions au contexte hygiéniste, sa mise en scène table sur un jeu tout en tension, au risque d’éclipser le sous-texte, mais sans gommer l’étrangeté de ce théâtre-laboratoire.