La saison des Tanneurs s'ouvre sur une première soirée composée, avec "Be Careful" de l'artiste et activiste indienne Mallika Taneja, et "No One" de la compagnie Still Life.

Un corps et des mots. Une foule de corps sans paroles. Lançant sa nouvelle formule pour les Tanneurs, Alexandre Caputo associe une forme courte (dans l’esprit d’XS, le festival qu’il avait créé au National) et un format plus traditionnel dans une soirée composée dont les parties peuvent néanmoins se voir distinctement. Là où leur enchaînement révèle le fil qui les relie. Ici, ce questionnement lancinant, polysémique : la responsabilité.

Un corps et des mots : ceux de Mallika Taneja. L’artiste et activiste, basée à New Delhi, interroge à travers ses performances la notion d’égalité, relative non seulement au genre mais à la justice, au pouvoir.

Le prescrit intégré de la prudence

Sa nudité face au public exprime d’abord en silence toute la force et la vulnérabilité du corps. À mesure qu’elle se couvre, s’enveloppe, superpose les étoffes jusqu’à s’en faire une cuirasse grotesque, survient la parole. Sur le ton nonchalant de la conversation, Mallika Taneja évoque le "bon sens", la prudence inculquée aux filles d’Inde et de partout, le prescrit intégré.

© Tani Simberg

Dans une progression dramaturgique où la satire est dosée avec soin et la caricature ciselée, la performeuse dénonce ce que l’injonction d’apparence bienveillante Be Careful (à entendre ici au féminin : sois prudente) sous-tend de violence implicite : la responsabilité de l’"imprudente" (sortant à certaines heures, s’aventurant dans certains quartiers, paraissant dans certaines tenues, soutenant certains regards…) dans les abus qu’elle pourrait subir.

D’une colère profonde, d’une légitime révolte – devant ce si répandu "victim blaming" où l’on fait porter à la victime le poids de la faute –, Mallika Taneja fait matière. Son prochain projet Allegedly portera ainsi sur les croisements entre consentement, loi, vérité, crédibilité, mémoire.

Songe cruel d’une nuit d’été

Une foule de corps sans parole : les ingrédients de No One s’inscrivent dans la lignée que creusent Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola depuis 2011 avec leur compagnie Still Life, et la complicité de Thomas Van Zuylen au scénario. Un théâtre visuel, physique, où l’étrange surgit parmi l’ordinaire – ici une station-service par une nuit de canicule. 


La scénographie hyperréaliste d’Aurélie Deloche et le décor sonore tout en détails signé Guillaume Istace habillent cette fable noire et drôle, ce songe cruel. La partition – pour cinq acteurs (Julie Dieu, Colin Jolet, Muriel Legrand, Sophie Leso, François Regout) et dix figurants – s’appuie sur un sens vertigineux de l’observation. Déplacements, attitudes, codes, interactions. 

Lisible et fourmillant, No One dissèque la dynamique des individus et l’effet de groupe, décortique "les mécanismes qui engendrent la dilution de la responsabilité et la désignation d’un bouc émissaire" pour livrer une comédie féroce qui, sans scrupule, assume le grand-guignol.

  • Bruxelles, les Tanneurs, jusqu’au 5 octobre. "Be Careful" à 19h15 (mercredi à 18h). Durée : 45 min. En anglais surtitré. "No One" à 20h30 (mercredi à 19h15). Durée : 1h10. (Aussi au Centre culturel de Huy le 16/10 et à la Maison de la culture de Tournai les 19 et 20/11 dans le cadre du NEXT Festival).
  • Infos & rés. : 02.512.07.84, www.lestanneurs.be
  • Du 27 septembre au 4 octobre, le Cifas organise, avec Mallika Taneja, un atelier inspiré de ses "Midnight Walks at Midnight". Les femmes de Bruxelles sont ici invitées à se déplacer dans leur ville et à réfléchir aux notions de regard, de public, de privé, de prudence. Infos : www.cifas.be