Amoureux du répertoire, Benoît Verhaert continue, avec son Théâtre de la Chute, à s’en emparer avec conviction et intelligence. Les classiques, ou assimilés, drainant des classes entières de cinquième ou sixième secondaires, le comédien et metteur est devenu, en outre, animateur. Un métier qui lui a réservé de belles surprises et qu’il pratique avec talent. L’aventure a commencé avec "La Chute" de Camus. Ont suivi "L’Etranger", "On ne badine pas avec l’amour" d’Alfred de Musset et "Dom Juan" de Molière dont il livre une lecture particulière, au-delà de celle habituelle du grand séducteur devant l’éternel.

Pour Camus, Benoît Verhaert se rendait dans les écoles, expliquait le contexte aux élèves et les invitait ensuite à jouer une partie du procès à l’issue de la représentation. Pour Molière, il organise un petit débat à la fin du spectacle, un échange ludique et participatif au cours duquel le public est divisé en deux camps, celui de Dom Juan et celui de Sganarelle. Chaque camp doit alors débattre des grands thèmes de la pièce : l’amour, le religion, l’ordre social.

Selon qu’il soit côté droit ou gauche des gradins, il raisonnera à la manière de Dom Juan ou de Sganarelle. Par ailleurs, le Théâtre de la Chute invite ceux qui le désirent à préparer une ou deux scènes qu’ils viendront jouer dans quelques mois sur le plateau. Benoît Verhaert nous précise sa démarche.

Malgré les matinées scolaires, en plus des soirées, et le travail en classe, vous insistez sur le fait que vos pièces s’adressent bien au tout public…

Les jeunes qui viennent me voir sont des jeunes adultes. Je ne crée pas des adaptations à leur intention mais j’ai la volonté d’aller à leur rencontre d’une manière ou d’une autre.

Pourquoi avoir choisi "Dom Juan" ?

S’il est une pièce de Molière que j’avais envie de monter, c’est celle-là car elle ne se contente pas d’être une peinture sociale des courtisanes. Mythique et métaphysique, elle parle aussi du rapport au sacré. Don Juan est un libertin. Pas seulement un consommateur de plaisirs charnels mais aussi un libre penseur, affranchi de religion et de métaphysique, et qui remet en cause tout dogme établi. N’oublions pas que libertin vient du latin "libertinus" comme l’esclave qui vient d’être libéré. Il y a donc quelque chose d’anticonformiste dans ce personnage, avec presque du snobisme dans cette attitude. Pour moi, Dom Juan est un iconoclaste, un jeune homme en rupture avec son père mais aussi avec l’honneur, le respect des aînés et des morts, la hiérarchie sociale et, entre autres, mais entre autres seulement, le mariage.

Ce n’est donc pas le séducteur mais le penseur que vous vouliez mettre en exergue…

Je considère que ses rencontres amoureuses servent à démontrer à Sganarelle qu’une femme est prête à rompre des fiançailles en cinq minutes, rien que pour être anoblie comme on le voit dans la scène avec la paysanne qu’il courtise. C’est pour cela qu’il dit ne pas vouloir se lier à une seule femme. Le dialogue m’intéressait. Tout comme le contrepoint de Sganarelle, son domestique. Si on les met bout à bout, on réalise que leurs dialogues représentent un tiers de la pièce. Il s’agit même peut-être d’un dialogue intérieur de Dom Juan. Les deux hommes ne s’entendent pas, ne s’écoutent pas, ont des rapports de pouvoir. Le maître et l’esclave sont comme une seule et même personne.

Bruxelles, Petit Varia, jusqu’au 19 novembre à 20h. Infos & rés. : 02.640.35.50 ou www.varia.be


Critique

On ne s’attaque pas aisément à "Dom Juan", monstre sacré du théâtre, un personnage complexe que Louis Jouvet n’osa pas incarner avant d’avoir soixante ans. Benoît Verhaert, metteur en scène, et remarquable Sganarelle, tout en nuances, voulait pour le rôle principal un comédien plein de fougue et de jeunesse à l’image du libertin imaginé par Molière. Il le voit même, vu la révolte du personnage, en punk. D’où son pantalon de cuir noir sous sa redingote de velours rouge. Au jeu exubérant, contrasté avec la partition mesurée et puissante de Benoît Verhaert, Samuel Seynave forme cependant un duo intéressant avec son valet, un bouffon plein d’ambiguïté.

Joué à l’allure d’un road movie sur fond de guitare électrique, ce "Dom Juan" enchaîne les répliques, sans coupes dans le texte initial, à une vitesse vertigineuse et "boucle l’affaire" en une heure trente, top chrono. Un argument de nos jours. Surtout auprès des jeunes nombreux à assister au spectacle du Varia. La scène est d’ailleurs divisée en deux comme une autoroute qui court à l’infini.

Les autres personnages sont masqués ou incarnés par de très belles marionnettes signées Odile Dubucq et que manipulent la très fine Audrey D’Hulstère ("Un tramway nommé désir", espoir féminin aux Prix de la critique) et Jean-Michel Destexhe. Les costumes varient d’une époque à l’autre, le metteur en scène ayant préféré jouer sur les codes vestimentaires. L’ensemble se regarde aisément mais aurait gagné à faire des choix de mise en scène plus tranchés.