Scènes Metteuse en scène et cinéaste, Christiane Jatahy imbrique les deux langages dans son adaptation des “Trois Sœurs”, devenant “What if they went to Moscow ?” Une expérience en deux parties à découvrir au National. Avant-propos.

Souvent en tournée – ce qui l’amène à Bruxelles pour trois soirs cette semaine –, la Brésilienne Christiane Jatahy nous parle au téléphone de ce projet si singulier.

Elle a, dit-elle, toujours travaillé avec ces deux langages, celui du théâtre et celui du cinéma. Et les a combinés en scène pour la première fois dans “Julia”, sa version de “Mademoiselle Julie” d’August Strindberg, que présentait le Kunstenfestivaldesarts en 2013. “What if they went to Moscow ?” – adapté des “Trois sœurs” de Tchekhov – est le deuxième volet d’une trilogie qui complétée par "A Floresta que anda" (La Forêt qui marche), libre adaptation de "Macbeth", mêlant documentaire, performance et film en direct.

L'utopie de l'ailleurs

Être né quelque part et vivre autre part : l’utopie de l’ailleurs fait l’objet de l'installation documentaire Utopia.doc menée par Christiane Jatahy à Paris, Francfort et São Paulo, et qui a nourri la pièce. Choisir de vivre ailleurs, c’est aussi choisir de quitter un endroit, des gens, c’est un double parcours – un conflit que l’on retrouve dans “Les Trois sœurs” : avoir tourné le dos à la ville pour la campagne, puis envisager de quitter la campagne pour retourner en ville. Moscou, Paris ou n’importe où dans le monde, les humains sont en mouvement – voyage choisi ou migration périlleuse – et c’est ce que questionne la metteuse en scène. L’utopie, peut-être, des frontières abolies, à l’instar du réel et de la fiction qui s’entremêlent obstinément.


Les frontières ici sont aussi celles qui compartimentent les genres, et avec lesquelles joue Christiane Jatahy. Le public de “What if they went to Moscow” est scindé en deux salles. Dans l’une, il assiste à la représentation, dans l’autre au film qui en est tiré, en direct (trois caméras captent les moments du plateau de théâtre, la metteuse en scène sélectionne en temps réel l’image projetée). “Le théâtre se joue en connexion directe avec les spectateurs. Le film est réalisé là, de façon visible, mais projeté dans une autre salle.” Si l’on peut ne voir qu’un des deux volets, et commencer indifféremment dans une salle ou dans l’autre, “voir les deux parties en fait une expérience complète”.

“Le sens naît du mélange”

Respectant le texte d’origine tout en y adjoignant des parties qu’elle a elle-même écrites, la version de Christiane Jatahy métaphorise, dit-elle, “les utopies et le changement”. Et donne “plus de place aux trois sœurs, à leurs âges différents, à leurs aspirations”.

© Aline Macedo

L’articulation de la cinématographie et du langage théâtral – “le grand défi” – agit aussi sur la perspective offerte au spectateur. “Sur la façon de créer de la tension. Le sens naît du mélange. Au théâtre on choisit ce qu’on regarde. Au cinéma, le point de vue est donné, et à la fois plus intérieur. Ce qui m’intéressait surtout ici, c’est l’intimité du dialogue : entre les sœurs, entre la caméra et les acteurs, entre les acteurs et le public.”

Si relire les classiques de cette façon particulière permet de leur offrir un regard neuf, c’est aussi, pour Christiane Jatahy, “une manière d’y plonger plus profondément, d’en découvrir toujours plus. Le texte classique devient un souvenir avec lequel je peux jouer.”

Tchekhov et nous, aujourd'hui

Certes un important travail de recherche est à l’œuvre ici. “Mais je veux surtout communiquer, sans avoir à abandonner l’expérimental.” Un projet inclusif, donc, dont théâtre et cinéma sont les outils. Utiliser les deux conjointement en a fait découvrir à Christiane Jatahy "le concret, la force et l'émotion". Quant au texte lui-même, il cher à son cœur. "Tchekhov fait partie de ma structure, de ma pensée. En travaillant sur cette œuvre, je me suis rendu compte à quel point l'auteur parle de nous aujourd'hui, de nos préoccupations actuelles. Ici, la mélancolie entraîne la parole, qui mène à l'action, à influer sur l'avenir. Pour changer le futur, il faut d'abord changer le présent, tant personnellement que politiquement."   

© Aline Macedo

  • Bruxelles, Théâtre national (Studio & salle Jacques Huisman), du 5 au 7 octobre, à 19h. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be