Sur un plateau en pagaille, Axel Cornil abolit la distance entre poésie et politique. Au 140 jusqu'au 2 mars.

Une gifle. Voilà comment commence Ravachol d’Axel Cornil. Créé le 1er février à Mars-Mons arts de la scène, à présent joué au 140 à Bruxelles, le spectacle réunit quatre comédiens remuants. Pierre Verplancken tient le rôle-titre ; Adrien Drumel, Gwendoline Gauthier et Héloïse Jadoul assument tous les autres personnages qui gravitent autour de Ravachol. Sa mère, sa sœur, son pote poète, la juge, les avocats, le policier qui enquête, sa bande de copains, une barmaid… Quinze rôles pour quatre acteurs qui se changent à vue, endossent d’autres habits, voire un autre genre, dans un va-et-vient spatio-temporel entre la cuisine familiale et le tribunal.


Ravachol : appellation désignant, dans le Borinage en tout cas, un marginal, un je-m’en-foutiste, "celui qui fout le bordel, l’outsider, voire le débile, qui ne connaît pas les codes". Né en 1990 à Mons d’"un père anarcho-syndicaliste et une mère romaniste", Axel Cornil (auteur notamment de Crever d’amour et Du béton dans les plumes) était familier de l’expression, jusqu’à découvrir l’homme véritable auquel elle fait référence : François Claudius Koenigstein, anarchiste français de la fin du XIXe siècle, se faisant appeler par le nom de sa mère, et traduisant en actes violents sa révolte, passant "du côté d’une propagande par les faits, résume l’auteur et metteur en scène : il place des bombes pour faire en sorte que la situation change".

Biopic télescopé

Inspiré donc de cette figure historique, Ravachol tient moins du documentaire que du biopic télescopé. Voilà une fable, nourrie de faits, offrant de vifs échos tant à l’histoire récente qu’à l’actualité brûlante, sans se résumer au parallèle avec le mouvement des "gilets jaunes". Le propos réussit à être à la fois vaste et précis, qui englobe misère, lutte des classes, indignation, radicalisation – hors de toute considération religieuse –, terrorisme.

pierre gwendoline
Ravachol (Pierre Verplancken) et Biscuit (Gwendoline Gauthier). "La poésie, c'est dire le monde ; et dire le monde, c'est politique", soutient l'auteur et metteur en scène Axel Cornil. © Gil Barez

Le combat de Ravachol pour la justice sociale prend des formes extrêmes, du vol de poule au meurtre pur et simple, en passant par la profanation de sépulture ou l’attentat à la bombe. Soulevant bien sûr d’impitoyables questions de morale, l’âpreté des faits trouve dans la mise en scène et l’interprétation une traduction sans complaisance, que cependant désamorce sans cesse une espèce de nonchalance. 

Une mise à distance aussi, dans ce flash-back profus et foutraque où l’instant de l’action digère les traces du passé, y compris dans l’anarchie formelle qui règne sur le plateau (scénographie de Marc Defrise), en mouvement perpétuel. D’une joyeuse, noire et insolente brutalité.


  • Bruxelles, Rideau @140, jusqu’au 2 mars, à 20h30 (mercredi à 19h30, mardi 26 aussi à 14h). Durée : 1h35. Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be
  • Rencontre à l’issue de la représentation le mercredi 27 février avec l’équipe du spectacle et le chercheur Corentin Lahouste, spécialiste des figures, formes et postures de l’anarchie dans la littérature contemporaine francophone.