La littérature, et pas seulement théâtrale, inspire largement la création scénique. C’est encore le cas avec la nouvelle création du Nowy Teatr, abondamment nourrie de la pièce "I am a camera" de John van Druten, des "Bienveillantes" de Jonathan Littell (source décidément intarrissable), d’"Adieu à Berlin" de Christopher Isherwood, de "Michael K, sa vie, son temps" et "L’Age de fer" de John Maxwell Coetzee - pour la première partie. La seconde étant une transposition du film américain "Shortbus" de John Cameron Mitchell, sorti en 2006.

Si d’aucuns s’interrogeront sur le vrai sujet du "Kabaret Warszawski", voire déploreront son absence de fond, c’est peut-être que la forme adoptée ici par Krzysztof Warlikowski - toujours avec sa scénographe complice Malgorzata Szczesniak - constitue une sorte de rupture avec ses spectacles précédents. Et s’affirme d’emblée éclatée, cabaret oblige. Inégale aussi, a fortiori sur près de cinq heures, la pièce est double et multiple, éclairant diversement le Varsovie, et probablement l’Europe, voire l’Occident, d’aujourd’hui.

La première partie nous transporte à Berlin, à l’heure où enfle le nazisme. La seconde s’inscrit dans l’Amérique qui vient de vivre le 11-Septembre. Deux mondes qui n’en font qu’un. D’un côté une showgirl (fantastique Magda Cielecka), ses envies de gloire, ses amours vacillantes, ses élans fulgurants dans ce contexte mortifère où le luxe côtoie le pire, voire l’alimente. De l’autre une thérapeute sexologue en quête de l’orgasme qu’elle n’a jamais connu. Autour de ces femmes phares et perdues gravite une galaxie de personnages campés avec alacrité par une troupe étonnante. La mort, la guerre, la paix, l’amour, le plaisir. Des sujets, en voilà. Surplombés par le plus aigu, le plus fragile, le plus impérieux de tous : la liberté.

Créé début juillet à l’Open’er Festival (Gdynia, Pologne), "Kabaret Warszawski" sera les 6 et 7 mars à Luxembourg, et au Théâtre de Liège - qui le coproduit - du 13 au 15 mars.

Artisanat sensible et sensé

En 2011, Katie Mitchell avait conquis le public avignonnais avec "Christine", sa version de "Mademoiselle Julie" du point de vue de la domestique, avec la Schaubühne de Berlin. En 2012, elle présentait notamment "Les Anneaux de Saturne" d’après W.G. Sebald. Cette fois la metteure en scène britannique, souvent invitée en Allemagne, est associée au Schauspiel de Cologne pour "Reise durch die Nacht". Un voyage à travers la nuit tiré du texte de Friederike Mayröcker, datant de 1987. L’auteure (née en 1924 à Vienne, prix Georg Büchner en 2001) y précipite souvenirs personnels et urgence d’écriture. Une écriture - que nous découvrons ici par la scène - où la conscience extrême flirte avec l’abstraction, empreinte de collage et pourtant d’une imposante, d’une inquiétante densité.

C’est dans un vœu quasiment cubiste, comme pour mener à l’avant-plan jusqu’aux faces cachées des personnages, que Katie Mitchell use à nouveau, dans ce "Voyage", du film en direct. Ainsi, certains des acteurs sont-ils aussi aux caméras, tandis que la scénographie (Alex Eales) - quelques wagons aux parois et à l’axe modulables, surmontés d’un écran large et plat - révèle peu à peu ses mille secrets.

Une femme a perdu son père. Dans le train de nuit qu’elle prend avec son mari, elle entreprend de rédiger le discours qu’elle prononcera aux funérailles. Ses souvenirs peu à peu font surface, la saisissent. Ses propres actes semblent un temps lui échapper.

Katie Mitchell ne propose pas du cinéma au théâtre, mais plutôt un théâtre sous la loupe du cinéma. Un théâtre qui emprunte au film, au découpage, au montage leurs langages, qui les met au service du sien : artisanat minutieux et magnifique, sensible et sensé.

Si la présence directe des acteurs peut sembler moins palpable sous cette forme, "Reise durch die Nacht" pourtant ne se désincarne jamais. Au contraire la chair, qui échapperait au commun du public du haut des gradins, ici se livre toujours vraie, autrement vue, intensément offerte tout autant que retenue, vecteur de psychologies jamais exacerbées mais plutôt observées. Extraordinaire travail formel, cette réalisation ne doit pas faire oublier le fond, qui fait de la narratrice l’héroïne d’une vie dont la vertigineuse pâleur avait presque masqué les douleurs.

"Kabaret Warszawski", jusqu’au 25 juillet à la Fabrica. "Reise durch die Nacht", jusqu’au 23 juillet au Gymnase du Lycée Aubanel.

67e Festival d’Avignon, jusqu’au 26 juillet. Infos : +33-(0)4.90.14.14.14, www.festival-avignon.com