A Huy, on nous parle d’enfance, d’adolescence, de qui l’on est, de qui l’on sera, de qui l’on a été. Alors forcément, parfois, c’est la gorge serrée et la larme à l’œil qu’on quitte la salle dans un silence recueilli qui en dit long sur le ressenti et la pudeur de chacun. Et puis les langues se délient. "C’est formidable, c’est un cri, c’est un message qui nous est adressé", entend-on dire à l’issue "Des illusions" de la Cie 3637, un titre à double sens qui annonce déjà la chute d’un spectacle organique, visuel et corporel mis en scène par Baptiste Isaia, une des claques des Rencontres 2016, de grande tenue !

Un cri, donc, une logorrhée enflammée, poétisée, engagée et sensée qui traduit les (dés)illusions des adolescents d’aujourd’hui à travers un texte touffu, qu’on voudrait relire mot à mot, de Sophie Linsmaux, Bénédicte Mottart et Coralie Vanderlinden, les auteurs et interprètes qui intervertissent les rôles. Un texte porté par la musique percutante de Philippe Lecrenier et les danses envoûtantes des comédiennes. Une prise de conscience aussi du monde qu’on laisse aux adolescents et une demande à l’adresse des parents pour qu’ils défrichent enfin cette jungle infranchissable. Une sorte d’"Into the Wild" théâtral, avec malgré tout l’espoir en prime, histoire de ne pas laisser désarmés les jeunes dès 12 ans auxquels s’adressent ce spectacle très visuel tendu entre une désillusion théâtrale et des scènes poétiques.

Trouver sa voie

Ce soir, ce serait - l’hypothétique est important - l’anniversaire d’Emma. Elle aurait demandé à ses amis de venir déguisés en ce qu’ils voudraient être plus tard. L’un arriverait en cycliste, l’autre en maçon. Emma, elle, ne descendrait pas, paralysée par ce choix. Finalement, ce n’était pas une bonne idée, ce déguisement, ni même cette fête d’anniversaire. Emma a dix-sept ans et ne sait pas quoi mettre. Elle regrette ses cinq ans et les gâteaux au chocolat. La fête bat son plein, la musique joue de plus en plus fort, sa mère force un peu sur l’alcool mais Emma ne descend pas, voudrait ne pas être là, se réfugie dans un sac plastique, chute et rechute malgré les rappels de sa mère qui lui invente une vocation d’infirmière, un métier en pénurie qui a de l’avenir. Assises sur le tarmac, sur ce bout de route qui monte vers le ciel, ses amies veulent devenir riche, patron, avoir un hélico. Ou bien avoir un métier chiant mais bien payé et finir à 17h. Emma ne veut rien, surtout pas faire de vœu au moment de souffler ses bougies. Elle se sent complètement inutile.

Puis elle entame un long monologue. Elle veut traverser la mer, croire que dans les soutes, il n’y a que des bagages.

Un spectacle percutant qui dit le malaise adolescent, sa difficulté à s’inscrire dans un projet collectif à l’heure où la société encourage l’individualité. Comment trouver sa voie dans ce monde-là ?

Une étrange petite ville

Ou dans cette ville, celle imaginaire que déploie Julie Annen sortie de l’adolescence, à qui un enfant lui demande un jour, à l’issue d’une représentation de "La Petite Fille aux allumettes" : "Pourquoi vous faites ça ?"

Pourquoi, en effet, un comédien se lève-t-il chaque matin et monte sur scène pour raconter des histoires ? La question a surpris la comédienne qui n’a pu y répondre sur-le-champ. Mais la réponse a cheminé dans sa tête jusqu’à la création de "Une étrange petite ville" où elle livre, seule en scène, sans fard ni costume, plusieurs clés, celles de toutes les maisons intérieures qui nous accompagnent et qui renferment des secrets, des instants, des souvenirs. Souvent, chez les artistes, un spectacle entraîne le suivant.

La question de cet enfant a poussé Julie Annen dans ses derniers retranchements. Pourquoi du théâtre ? Pas pour l’argent. Ni pour la gloire. Alors, elle a cherché, elle a sondé ce mystère plus profond qui se cache derrière son envie de création et a compris qu’elle ne pouvait pas tricher.

Un théâtre miniature

Y compris pour le décor, artisanal, construit par son père qui lui avait déjà fabriqué son premier décor quand elle avait vingt ans, et qui la faisait rire à l’heure des piqûres quand elle en avait trois. Un théâtre miniature, une boîte noire de neuf ou dix mètres carrés construite dans la cour de la ferme de ses parents à partir d’une ancienne tente de jardin, un lieu où la comédienne peut à peine se mettre debout et qui donne un début de réponse. Pourquoi ? Parce qu’elle aime être au théâtre, ce lieu hors du réel. Ensuite, des maisons descendront une à une des pendrillons et chacune sera l’objet d’une histoire touchante ou drôle, racontée à livre ouvert, de la naissance de Noé, cet enfant si particulier au camping-car dans lequel la comédienne a vécu jeune fille en passant par ce petit frère qui lui en fit voir de toutes les couleurs, elle qui, petite, rêvait de trouver un bébé abandonné dans les bois. Sans oublier ce double coup de foudre, à quelques années d’intervalle, pour le même homme. Autant de confidences qui deviennent importantes, car elles sont racontées avec talent, sincérité et universalité. C’est toute la différence entre l’art et le bavardage.


Promesses de rêves et d’envol pour les tout-petits

© Gilles Destexhe

Entre la minutie théâtralisée d'Agora et le désordre poétique d'Atika, deux créations pleines de grâce pour les plus jeunes

Une scénographie circulaire et fleurie au coeur de laquelle s'installe le spectateur, bien à l'abri du monde extérieur, pour y suivre "L'Histoire d'une longue journée" auprès d'Avi, Sascha Bauer, d'Iva, lumineuse Line Lerho et de Plug, turbulente Leila Putcuyps. Que peut-il se passer au cours d'une longue journée ? Maniaques et rigoureux, Avi et Iva veillent chaque matin au maintien de l'ordre dans leur intérieur avec une précision qui les rassure. Chaque geste, mesure ou vérification est assortie d'un bisou entre les époux qui savourent leur bonheur tranquille même si la crainte de le voir troublé est d'emblée perceptible en cette nouvelle création de l'Agora théâtre dont le sens de la dramaturgie reste intact. Rien n'est laissé au hasard. La port altier de Line Lerho, sa chevelure piquetée de fleurs assorties à celles de sa robe, l'élégance du geste révèle un profond respect pour l'art vivant à l'image de la théâtralité assumée du placide Sascha Bauer et de l'excentricité contrôlée de Plug, oisillon affamé venu troubler l'ordre établi. Chez Agora, le théâtre reste sacralisé et chaque pas prend sens ou sensorialité telle cette bassine de farine dans laquelle Plug plonge ses pieds avant d'entrer ou l'eau qui coule de minuscules arrosoirs verts sur une nappe plastifiée en guise de parterre de fleurs. Peu de mots, une délicieuse pointe d'accent allemand, beaucoup de joie et de jeu pour récupérer les billes perdues, et des chants, comme toujours, pour ponctuer le présent offrent aux enfants dès 3 ans une belle promesse de voyage.

Une fée sans ailes

C'est également aux tout-petits que s'adresse "La fée sans ailes", un conte pour trois corps et magnétophone d'Atika, nouvelle venue à Huy, qui convie les enfants dans un univers cotonneux, blanc, fragile et sensoriel avec ses loupiotes à bout de tiges ou sous bulles de chanvre, sa fée maladroite et ses drôles d'habitants des sous-bois. Avec aussi ses rêves d'envol et ses bagarres de polochon, ses amours naissantes et ses rivalités pour le premier rôle, le tout dansé, mimé, chorégraphié et rythmé d'acrobaties et de voix off grâce à l'emploi de ce bon vieux magnéto. Vêtues de robes blanches, les demoiselles, Citlalli Ramirez Mauroy et Roxane Lefebvre, s'équipent aussi de casque de chantier, de lampe frontale ou de lunettes d'aviateur, lesquelles sont très convoitées par le seul homme de la bande, Christophe Marand. Où le tulle doré risque de se prendre dans les pales du ventilateur, où le mini ballet aérien nous emporte, où les bobos se soignent à coups de sparadrap en croix et où les montgolfières finissent par offrir l'envol tant rêvé. Une mise en scène de Laura Durnez et de Roxane Lefebvre teintée de douceur, de poésie, d'humour et de vivacité. Une alchimie prometteuse.

"La fée sans ailes" se jouera le 24 août à 14h30 au Festival Théâtre au vert à Silly. Infos : www.theatreauvert.be