Michel Bernard adapte le récit de Joseph Ponthus, avec Gaël Soudron, jusqu'à dimanche au Poème2.

"J'écris comme je travaille / à la chaîne / à la ligne". La prose de Joseph Ponthus dans À la ligne produit un flot à la fois fluide et heurté, un récit rapide et vagabond de son expérience.

"Je n’y allais pas pour faire un reportage / Encore moins préparer la révolution / Non / L’usine c’est pour les sous / Un boulot alimentaire / Comme on dit / Parce que mon épouse en a marre de me voir traîner dans le canapé en attente d’une embauche dans mon secteur."

Éducateur spécialisé en région parisienne, il suit sa compagne, déménage en Bretagne et, faute de boulot dans son domaine, accepte des missions d’intérim dans l’industrie agroalimentaire : conserverie de poisson, abattoir… S’acclimate au froid, s’habitue aux odeurs, apprend des automatismes, se découvre des muscles jusqu’alors inconnus, s’encourage en fredonnant du Trenet, apprend qu’on peut "littéralement pleurer de fatigue".

Arêtes vives et sons mats

Cet inventaire, Michel Bernard l’adapte et y met en scène Gaël Soudron. Lumière tantôt sourde, tantôt crue, toujours subtile (Michel Delvigne) sur scénographie d’une efficace simplicité (Lionel Couvrant) forment pour ce monologue un écrin aux arêtes vives, aux sons mats, dans un noir et blanc essentiel. Peu d’accessoires – un bonnet, un thermos, une paire de bottes, un paquet de tabac… – suffisent. Le verbe fuse, couturé de silences.

Moins joué que porté, digéré, habité par l’acteur, le récit peint, dans sa progression, la rudesse infinie de la réalité ouvrière : les rythmes à assimiler, les repères à trouver, les douleurs à supporter, la conscience à cultiver de cette "servitude volontaire", de cette aliénation que la survie rend nécessaire. 

© Pierre-Yves Jortay

La force du récit – mis en scène sobrement et interprété avec une intensité sans ostentation – tient en sa précision quasiment clinique nourrissant l’amplitude du propos.

Le tableau est social, vigoureusement incarné (du corps même du narrateur, cet "atlas de troubles musculo-squelettiques", aux carcasses qu’il charrie, aux lambeaux de chair qu’il nettoie). Des détails, crus jusqu’à l’insoutenable parfois, il s’élargit au reste de la vie : l’air du dehors, l’usine et son monde qu’on ramène chez soi, le repos cherché à tout prix, l’amour qui fait tenir. Les souvenirs. Les chansons.

Présence entière, regard sans filtre

La présence entière de Gaël Soudron, son regard sans filtre, ses gestes las où se mêlent colère et dépit, la minutie d’un instant et la brutalité d’un autre donnent à voir et à entendre À la ligne, ces Feuillets d’usine dont Joseph Ponthus a bâti un roman (éd. La Table ronde) tissé d’ordinaire, de trivial même, pourtant bien loin du banal. Et dont Michel Bernard tire un seul en scène à l’écoute du réel, où résonne la vertu politique d’une poésie du présent.

  • Bruxelles, Poème2, jusqu’au 23 février. Du jeudi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Infos, rés. : 02.538.63.58, www.theatrepoeme.be