La série théâtro-photographique signée Delphine Bibet et Michel Boudru éclaire la période inédite qu’ont traversée artistes et public.

Pendant quelques semaines, confinée comme la majorité de la population chez elle, avec son compagnon, la comédienne Delphine Bibet a peu à peu élaboré une série imagée, baptisée #ENTRACTE et publiée, au compte-gouttes, sur les réseaux sociaux.

Tout commence par un message de Fabrice Murgia, directeur du National, "qui demande aux comédiens une photo d’eux pendant le confinement". Tout commence aussi, précise rapidement notre interlocutrice, par une colère sourde face à celles et ceux qui s’enlisent dans la méconnaissance du travail artistique, et résument lestement la culture à un hobby pour personnes ayant besoin d‘un moyen d’expression.

"Après une photo de moi simplement en train de lire un ouvrage théorique sur le théâtre, très vite est venue l’idée du costume…" Et des costumes, elle en a. Hérités de sa mère, Suzanne Wauters, comédienne, costumière et scénographe, "qui a tout gardé". #ENTRACTE serait donc un hommage à ses parents qui lui ont donné le goût du théâtre, un clin d’œil aux jeux d’enfants qui vont piocher dans les affaires pour s’inventer des vies, et bien plus que cela.

"C’est une comédienne qui, confinée chez elle, joue les rôles qu’elle a déjà joués, ou qu’elle rêve de jouer, ou qu’elle ne jouera peut-être jamais." C’est le récit d’une solitude : une actrice maquillée, costumée, accessoirisée, mais "sans partenaire, sans public", tristement appliquée aux tâches domestiques, de la cuisine à la buanderie, de la chambre à la salle de bain.


Imaginée et réalisée en tandem avec son compagnon Michel Boudru, directeur artistique et webdesigner – outre leur formidable version des Caresses de Fernand Khnopff au #gettymuseumchallenge –, la série de Delphine Bibet s’est vite conçue comme telle : un enchaînement d’images, de la princesse désœuvrée en robe bleue à la domestique lessivant les costumes. Mise en abyme et boucle bouclée.

Ainsi, à intervalle plus ou moins régulier, entre le 24 avril et le 10 juin, découvrait-on sur les réseaux sociaux des silhouettes familières, comme échappées de l’histoire du théâtre et plongées dans la mélancolie d’un quotidien solitaire.

De Tchekhov à Godard

Jamais légendés autrement que par ce simple mot #ENTRACTE, ces personnages identifiables – de Lady Macbeth au clown Grock, de Tchekhov à Beckett, en passant par Godard – restent cependant ouverts à toute lecture. Chaque univers, "toujours très réfléchi, très écrit", s’offre comme une petite synthèse cependant jamais close d’une période inconfortable et inédite : ce confinement en temps de pandémie. 

Si les sentiments de tristesse et de mélancolie dominent dans ce qu’en dit aujourd’hui la comédienne, elle souligne aussi l’aspect éminemment ludique du processus. "On s’amuse beaucoup dans la vie ; chez nous les pièces ont chacune leur personnalité. Ce projet était une manière, sans trop en dévoiler, de mettre ça en avant : le choix et la chance de s’entourer de choses qui nous font du bien." Leur soin du décor, de l’accessoire, du détail, n’a pas empiété sur le plaisir. "Pour la scène d’Hamlet, on a tellement ri : ce costume puait affreusement… Et c’est dans cette tenue que je suis allée applaudir à la fenêtre ce soir-là."

Respiration, récréation, réflexion

Apparu comme une respiration, #ENTRACTE va bien au-delà de la récréation. "C’est aussi une démonstration par l’absurde de la situation des artistes, une réflexion sur l’acte supposément gratuit. Être artiste c’est ma manière de vivre, c’est un travail de chaque instant. Un choix pas facile mais merveilleux : donner du rêve et du sens."

Les personnages déprimés incarnés là par Delphine Bibet, et transmis par écran interposé (avec un smartphone présent dans chaque image, à la fois lien avec le monde extérieur et filtre) disent en creux le manque de cet être-ensemble si nécessaire au théâtre, si vital pour elle qui n’aime rien tant que le temps des répétitions, où on cherche à plusieurs les chemins d’une création.

"On a voulu que chaque image traduise cette tristesse, avec une touche too much, mais en étant toujours un peu dans le ventre, sans jamais se moquer. C’est la situation qui est absurde."

  • La série #ENTRACTE est à retrouver sur les comptes Facebook et Instagram de Delphine Bibet.
  • Son spectacle "Playback d’histoires d’amour" sera repris en décembre à Mons et Namur, et en janvier à Bruxelles, au Varia.