Scènes Mauro Paccagnella et Éric Valette ont produit dans un même mouvement recherche et création. Un processus de deux ans qui trouve son aboutissement sur scène aux Tanneurs, avec la pièce (A+X+P) et au-delà. Où l’art (A) s’interroge, avec le public (P), au cœur du réel (X). Avant-propos.

Quand on retrouve Mauro Paccagnella et Éric Valette un matin aux Tanneurs, à quelques jours de la création d’(A+X+P) , le premier termine de répondre à un courriel de bon anniversaire de Caterina Sagna – avec qui il a plusieurs fois travaillé. "Vieux danseur, jeune chorégraphe…", glisse Mauro, 55 ans tout juste, et en bandoulière un mélange de tendresse et d’autodérision.

Son complice Éric Valette, plasticien et chercheur français, n’en est pas à sa première intervention dans le parcours de la compagnie bruxelloise Wooshing Machine. Ensemble, ils ont signé la conférence dansée Moonwalk en 2014 puis l’installation vidéo FTI (Fragility Training Institute) en 2015.

Ensemble à nouveau, ils ont conçu, écrit et mis en scène (A+X+P), conférence chorégraphique et documentaire dont on comprend, à les écouter, qu’elle ne se pliera pas facilement à ces catégories.

Avoir le choix, ou pas

Dans l’équation du titre, il y a une addition de groupes (artistes + participants aux ateliers + public), des parenthèses comme un cadre, mais quelle est l’inconnue ?

Pour Mauro Paccagnella, c’est le temps. "L’idée du projet est née il y a plus de deux ans. Il y a eu la mise en place des ateliers, tous les échanges avec différents intermédiaires, une méthodologie très instinctive, parce que les protocoles ne marchaient pas. L’instant est capital : malgré les préparatifs, une fois dans l’atelier tu dois sentir les gens, comment ils sont, de quoi ils ont besoin. On est dans l’immédiat, l’ici et maintenant. Ensuite est venu le temps de l’analyse de toutes les données récoltées en quarante ateliers sur un an et demi, avec une centaine de participants très différents dans leur physicalité, leurs aptitudes." Le temps de la réflexion et de la conception de l’œuvre qui va naître au bout de tout cela.

Les X, qui ont participé aux ateliers, relèvent de groupes divers: des personnes âgées, des réfugiés mineurs, des adultes en réinsertion professionnelle. L'abondante matière recueillie lors de ces ateliers est digérée par les artistes (A) et les représentants du public (P) pour donner la forme scénique (A+X+P).
Les X, qui ont participé aux ateliers, relèvent de groupes divers: des personnes âgées, des réfugiés mineurs, des adultes en réinsertion professionnelle. L'abondante matière recueillie lors de ces ateliers est digérée par les artistes (A) et les représentants du public (P) pour donner la forme scénique (A+X+P). © Stéphane Broc

En outre le temps, souligne encore le chorégraphe, est vécu différemment par les membres des trois groupes. "Les A sont artistes par choix, c’est un temps déterminé ; les P décident de leur temps quand ils voient des œuvres ou regardent le monde ; les X, eux, sont dans une situation transitoire. Ils n’ont pas choisi d’appartenir à ce groupe ; leur temporalité est une mise en attente de quelque chose : le temps de vie qui reste pour les personnes âgées, pour les jeunes réfugiés l’attente de la vie à venir, pour les gens au chômage l’attente d’une définition de soi comme citoyen qui travaille."

Un point de vue chorégraphique et citoyen

Le projet, dès sa genèse, contenait en germe l’objectif du spectacle. L’idée d’y rendre compte du rapport entre l’artiste, le public et la société. Mais sans forme préconçue dans laquelle il se serait agi de faire entrer une matière. "Parce que pratiquement ça ne fonctionne pas : on dévie d’une action prioritaire qui est d’être avec les gens, en entier, pleinement", pointe Mauro Paccagnella, très impliqué et souvent sollicité pour mener des ateliers avec des publics divers. Cette rencontre-là ne relève pas du rapport prof-élève, mais de l’idée de "pratiquer ensemble pour découvrir quelque chose qui nous appartient : une prise de parole, une conscience du corps, pour au bout du compte dégager une communication. C’est un point de vue à la fois chorégraphique la danse, pour moi, c’est ça et citoyen."

Mauro Paccagnella et Éric Valette aux Tanneurs, où (A+X+P) verra le jour mardi.
Mauro Paccagnella et Éric Valette aux Tanneurs, où (A+X+P) verra le jour mardi. © Marie Russillo

L’instant du rapport à l’autre, et la réflexion qui s’en nourrit, voilà donc la base d’un projet posé dès le départ comme recherche. En outre, relève Éric Valette, "il y a une sorte de pression économique aujourd’hui, de la part des pouvoirs publics ou même des institutions, pour que les projets culturels se justifient par des projets annexes d’intégration, de démocratie, de participation à la vie sociale… C’est à la fois intéressant et dérangeant, comme si être artiste ne suffisait pas."

Du selfie par réflexe à l’intention du portrait

Est-on encore artiste quand on fait du social ? "On a voulu faire œuvre de ce questionnement", avance le chorégraphe. "Et je pense qu’on répond oui", rebondit son comparse. "Clairement oui, on reste artiste dans ce rapport-là. Et même on produit des formes artistiques qui ne sont pas forcément visibles. Tu es autant danseur avec eux que sur scène. Moi, dans les ateliers, souvent je dessine ; ça me met dans une position d’observation active. À Fedasil, avec les jeunes migrants, je les ai tous dessinés, un par un, et je leur ai donné à chacun le dessin. Bien sûr ils font des selfies tout le temps, mais je me suis rendu compte que le fait que quelqu’un leur porte cette attention, les regarde, les représente, était neuf pour eux. À mon sens il s’agit d’un acte artistique réel, dont je n’ai aucune trace. Et non seulement ce n’est pas grave, mais c’est même beaucoup plus intéressant comme ça que si j’avais fait ces dessins et que je les exposais, ce qui aurait été complètement académique et sans intérêt. Mauro de son côté a ce rapport aussi. Il est pleinement danseur face à eux et avec eux, même si ça ne produit pas de forme."

De forme, il serait question plus tard. Car tous ces ateliers (avec des personnes âgées, des réfugiés mineurs, des adultes en réinsertion professionnelle) ont produit une matière considérable, filmée, enregistrée. Une matière à ne surtout pas instrumentaliser ("on a veillé absolument à ne pas nourrir un propos artistique par la dureté d’une situation qui n’est pas la nôtre") mais à transmettre.

"L'œuvre a cela de surprenant qu'elle se révèle à mesure qu'elle se construit."
"L'œuvre a cela de surprenant qu'elle se révèle à mesure qu'elle se construit." © Marie Russillo

Voilà bien l’une des clefs majeures du travail de Mauro Paccagnella : la transmission, présente à toutes les étapes du projet. "On a choisi la forme de conférence documentaire pour transmettre une expérience et en même temps pour en vivre une sur le moment : un double chemin. C’est là aussi que la pièce nous surprend. On est encore en train de l’écouter pour voir où elle nous emmène."

L’imitation libératrice

Partant de l’idée du documentaire, on peut introduire l’exposé de quelques notions et concepts, explique Éric Valette, qui sur scène tient le rôle du conférencier.

"Je m’intéresse assez à cette position un peu surplombante de celui qui a la parole, de celui qui sait. Et ce qui m’importe c’est de la mettre en danger sans nuire à la compréhension de ce qui est raconté. Ne pas rendre cette parole écrasante et la mettre en relation avec des événements, des actions, des corps, qui disent souvent des choses un peu différentes, ou qui font sentir des choses par les sens, par l’émotion plutôt que par le langage. On joue ainsi sur la force du plateau, sur ce rapport entre des documents vidéo, des corps sur scène, une parole incarnée ou décalée. Cette articulation est beaucoup plus riche qu’un discours. Il y a un petit grincement qui, on l’espère, place le spectateur dans une compréhension à la fois sensible et réflexive, sans hiérarchie entre les deux."

Pour atteindre cela tout en incluant efficacement les dix amateurs (les P) intervenant sur scène, les artistes ont misé sur le principe d’imitation. "Par la forte concentration qu’elle demande, l’imitation produit un relâchement du contrôle de son image, tout en créant un effet choral très intéressant", détaille Éric Valette. Or l’imitation ne se résume pas à l’effet-miroir, précise Mauro Paccagnella : "C’est essayer d’être le corps de l’autre, sa respiration, ses suspensions, ses agitations. Peut-on être libre là-dedans ? Eh bien oui, parce que cette pratique élimine les filtres : jugement, gêne de soi, stigmates sociaux, pour laisser émerger quelque chose de très pur, simple, essentiel."

Un art du réel en mouvement, fruit d’un travail minutieux qui cependant s’efforce jusqu’au bout de "garder quelque chose de frais, de brut".


Noms de code

(A+X+P) Les parenthèses de cette équation mystérieuse sont le cadre (l’espace-temps : le théâtre, le monde, voire l’art) qui englobe les trois groupes à l’origine du spectacle, ainsi que les questions que soulèvent leurs rapports.

A comme artistes : Mauro Paccagnella et Éric Valette, concepteurs, auteurs et metteurs en scène du projet, le créent avec la danseuse Tijen Lawton et le vidéaste Stéphane Broc - ainsi que Simon Stenmans (lumières), Éric Ronsse (son), Fabienne Damiaen (costumes).

X pour les anonymes, les corps non experts, en l’occurrence les participants – une centaine au total – aux ateliers donnés par Mauro Paccagnella : pensionnaires âgés de la Résidence Sainte-Gertrude, dans les Marolles, réfugiés mineurs isolés en transit à Fedasil, adultes en réinsertion professionnelle à la Centrale culturelle bruxelloise. De toutes ces pratiques résulte une abondante matière documentaire (paroles, gestes, moments) récoltée et digérée par les artistes.

P comme public, celui des arts en général et du théâtre en particulier, et dont la compagnie Wooshing Machine, via un appel à candidatures, intègre un échantillon de douze volontaires – entre 24 et 62 ans – dans le résultat scénique de sa recherche.


En pratique

  • (A+X+P) se joue au Théâtre les Tanneurs, à Bruxelles, du 23 au 27 avril, à 20h30 (mercredi à 19h). Infos & rés. : 02.512.17.84 - www.lestanneurs.be
  • Mais aussi : En lien avec le spectacle, l’installation "Je suis", carte blanche au vidéaste Stéphane Broc, est à voir au Civa, jusqu’au 19 mai - www.civa.brussels
  • D Festival. La création de Wooshing Machine ouvre le D Festival, collaboration du Marni, du Senghor et des Tanneurs, désormais inscrit au calendrier d’avril. Critique sociale et monde à réenchanter colorent cette 9e édition qui se tient, dans ces trois lieux bruxellois, du 23 avril au 4 mai. La représentation du samedi 27 mai a également lieu dans le cadre du Dag van de Dans
  • À noter également que le Mini D Festival propose pour sa part des œuvres de danse contemporaine aux jeunes spectateurs de 3 à 12 ans. Du 24 avril au 22 mai, d’Ixelles à Molenbeek, de Saint-Gilles à Woluwe, en passant par Etterbeek.