Son seul en scène fait de la dérive et du décalage les piliers de la justesse.

Quatorze juillet, c’est l’histoire de… de quoi, au juste ? Jacky Sauvage porte un veston un peu trop grand et une cravate un peu trop rouge. Et donne des séminaires en entreprise sur la prise de parole en public. Fabrice Adde, l’acteur qui l’a imaginé, lui construit une vie pieuse, timide, amoureuse, et déballe des pans de la sienne. Réelle ou inventée ? Les deux, voire davantage, dans ce solo où, mis en scène par Olivier Lopez, il réinvente le coq-à-l’âne.

Il faut dire que son parcours l’y prédispose. Fils d’agriculteurs normands, Fabrice Adde étudie le commerce, tâte du théâtre à Caen, puis s’inscrit au Conservatoire de Liège. Installé en Belgique, il se fait un nom à l’écran dans le road movie Eldorado de Bouli Lanners, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, en 2008. Le voilà passé de Muneville-le-Bingard, dans la Manche, à la Croisette. Voire, plus tard, aux grands espaces glacés canadiens pour un rôle secondaire dans The Revenant d’Alejandro Iñárritu. 

Au théâtre, il joue sous la direction de Falk Richter (Jeunesse blessée, qui lui vaut le Prix de la critique du meilleur espoir masculin en 2008, Play Loud), de Galin Stoev (Danse Dehli d'Ivan Viripaev) ou d’Aurore Fattier (Bug de Tracy Letts), se frotte à Koltès (Quai Ouest) et Calderon (La Vie est un songe). Sa dégaine aussi singulière qu’ordinaire ne passe pas inaperçue dans la première saison de la série belge La Trêve


Grand art décousu

Pour l’heure, c’est à Bruxelles qu’il déploie, dans la petite salle des Martyrs, le seul en scène qu’il promène depuis quelque temps déjà, de Rouen au Off d’Avignon, en passant par le festival Émulation à Liège et le Rond-Point à Paris.

Déployer : le terme paraît à la fois adéquat et saugrenu tant Quatorze juillet élève la digression au rang de grand art décousu, et démontre que le creux fait matière palpitante à qui sait l’emplir de présence. Voilà bien le talent de Fabrice Adde. Il est là, à la fois entier et morcelé, lui-même et personnage, conférencier et comédien.

Philippe Sireuil, directeur des Martyrs - et à ce titre abondamment et acidement cité au cours du spectacle -, dit de lui qu’il a "tout un théâtre dans la tête". On y côtoie Jouvet, Koltès, Calderon, mais aussi un panel de personnages terre-à-terre, quelques émotions furtives, beaucoup d’humour. Et autant de générosité que d’aspérités.

Un théâtre de la juste dérive, de l’irrévérence aussi, selon un acteur décidément paradoxal, habitant passionné et étrange du jeu et de l’instant.

  • Bruxelles, Martyrs (petite salle), jusqu’au 1er février, à 20h30 (mardi et samedi à 19h, dimanche 12 janvier à 15h). Durée : 1h25 env. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be