Création à Gand de « Familie », le nouveau, magnifique et très troublant spectacle de Milo Rau. Critique.

Quand à la fin de Familie, les parents et les deux filles se pendent devant nous, la salle retient son souffle, estomaquée par l’irruption si crue de la mort absurde, inexpliquée et pourtant si proche. Et il faut du temps au public pour se ressaisir et applaudir vivement ce magnifique mais troublant spectacle de Milo Rau.

L’auteur de Five Easy Pieces, s’est inspiré d’un fait divers arrivé près de Calais en 2007 où on retrouva toute une famille pendue, tous habillés comme pour une cérémonie et sans autre mot d’explication qu’une phrase: « On a trop déconné, pardon ». Tout dans cette famille semblait normal et les enquêtes n’ont ensuite rien révélé sur les causes.

Comme à son habitude, Milo Rau en portant ce drame à la scène, mêle réalité et fiction. Le coup de génie fut d’avoir trouvé un couple d’acteurs, An Miller et Filip Peeters et leurs deux filles, Léonce, 14 ans et Louisa, 15 ans (révélation du spectacle), tous formidables de justesse et d’émotion pour rejouer à leur manière cette tragédie (« chaque tragédie révèle notre rapport au réel », disait l’écrivaine Karine Tuil). « Qu’aurions-nous fait pour notre dernière soirée ? », se demande Louisa.

La famille Peeters-Miller, a enquêté sur place. On retrouve sur la scène une maison bourgeoise de banlieue un soir, la famille y vit sa dernière soirée. Nous et eux, le savons, mais rien n’est dit de ce projet. Ce qu’on entend est la banalité du quotidien, « la tragédie de l'écoulement du temps » disait Simone Veil.

Beaucoup d’amour

On sent beaucoup d’amour et de tendresse dans cette famille. Leonce revoit son anglais, Filip prépare un bon repas et embrasse Ann tendrement. Celle-ci téléphone à sa mère comme chaque soir. Les chiens somnolent. La famille revoit de vieux films de l’enfance des filles. Tout sonne si vrai.

Louisa raconte de temps en temps le drame de Calais, le making of de la pièce, pour revenir ensuite à leur histoire: une idée ancienne et fugace de suicide (comme chez beaucoup d’ados), le regret des parents d’avoir trop consacré à leur passion du théâtre, le choc des filles en pension, les signes d’une famille en passe de se séparer quand les filles feront leur vie.

Rien de bien original. Mais on sent bien que la fin approche. Les filles en larmes, disent adieu à leur chiens, résistent un moment à ce tragique destin avant d’y céder. Tous s’habillent de beaux vêtements dessinés par la jeune Louisa qui veut devenir styliste. Mais la fin est inscrite et nous laisse avec nos questions restées volontairement sans réponses.

L’utilisation parfaite de la video permettant de mieux cerner les visages et le choix des musiques dont le déchirant Tristes Apprêts de Rameau, ajoutent à l’infinie mélancolie qui s’installe.

La force de Familie est dans ce questionnement qu’il suscite chez les spectateurs et qui ne les lâchera plus. Pas sur les causes du drame, mais à l’inverse sur les raisons que nous avons de vivre et de continuer à vivre. Quelles réponses avons-nous à apporter à cette question en 2019, à cette famille semblable à toutes les autres, vivant les mêmes contradictions ? Ce drame est-il la métaphore du « suicide métaphysique de notre civilisation occidentale » comme l’évoque Milo Rau ?

Le débat est déjà vif. Le centre de prévention du suicide en Flandre a jugé « irrresponsable » de montrer un suicide sur scène à cause de l’effet d’entraînement que cela pourrait créer. Milo Rau le conteste mais il a prévenu d’emblée ceux qui ont réservé des places, de scènes possiblement « heurtantes » et déconseillé la pièce aux moins de 16 ans.

Familie au NT Gent, jusqu’au 7 février (en néerlandais), avec surtitres en français au KVS à Bruxelles le 7 avril