Ninon Perez était partie trois jours dans les Alpes pour remonter le moral d’une amie. Deux mois et un confinement plus tard, l’amie a un moral d’acier. Ninon, elle, a failli perdre le sien... Les trois premières semaines, seule dans un petit chalet, sans connexion internet, l’artiste a profité de ses journées, rythmées par les randonnées en solo. Peu à peu, les restrictions draconiennes du gouvernement français ont commencé à lui peser. Pas question, en théorie, de gambader dans la montagne, quand on a un bon de sortie d’une heure et d’un kilomètre...

Au bout de deux mois, Ninon est libérée et prend le train pour Dijon, sans savoir que le suivant est annulé. Elle passera la journée entière dans la ville, sans le moindre petit endroit pour un besoin qui, au fil des heures, s’avère de plus en plus pressant. Pas de toilette ouverte à la gare. Pas un café, ni un restaurant où entrer, pas de compassion de la part de la mairie… Seule une dame, entrouvrant sa porte, sauvera la jeune fille, lui proposera d’utiliser ses sanitaires, mais aussi de boire un café. Elles bavarderont plus de deux heures durant.

Journée peu ordinaire

Perle de confinement parmi d’autres, cette histoire, Ninon la raconte, avec humour et détails croustillants, dans la petite cour interne de La Montagne magique, pendant la pause sandwiches d’une journée peu ordinaire, qui redonne enfin vie et voix aux artistes.

Avec Fenêtres sur cour, le théâtre jeune public bruxellois ouvre grand les portes et les fenêtres pour jouer en extérieur, devant un public de vingt-cinq personnes maximum. Des enfants heureux de retrouver leur théâtre, et des parents «ravis de leur proposer une activité un peu moins structurée», comme nous le confie le papa de Titouan.

Cinq représentations, d’une quarantaine de minutes chacune, se déroulent donc tout au long de la journée avec des artistes qui apparaissent aux fenêtres voire sur le toit, pour des interventions qui n’appartiennent qu’à eux et à leur univers.

Accueilli par Philippe Léonard, savant fou aux lunettes ringardes, qui lui propose des pastilles d’hydroxychloroquine et le pulvérise avec un désinfectant chinois de la plus haute efficacité, le public familial chemine lentement vers l’un des endroits secrets de La Montagne magique, côté cour et jardin sacrés, qui, voici quelques jours encore, grouillaient de mousse et de ronces.

Une vieille dame à la fenêtre

Deux voix s’élèvent sur un air de Vivaldi. A la fenêtre, une vieille dame, marionnette émouvante d’Une Tribu Collectif se frappe la tête aux carreaux, puis se rassied sagement, sous les injonctions du personnel soignant, et lance, résignée, un signe timide à ses chers visiteurs, pour un instant théâtral d'une grande résonance.

Au théâtre, l’heure est à la joie profonde de rouvrir ses portes, mais pas à l’euphorie. Ce que nous venons de vivre se retrouvera dans les instants joués.

A sa fenêtre, charlotte sur la tête et peignoir rose pâle sur le dos, Agnès Limbos, dans l’esprit du film d’Alfred Hitchcock, soulève le rideau pour observer l’extérieur, se sert un petit verre de blanc, allume une bougie sur sa nappe d’organdi et se maquille les lèvres pour un petit moment de poésie.

Fenêtres et apéro, deux autres constantes du confinement.

Ninon au balcon

Et revoici Ninon, au balcon cette fois: «Deux mois que je n’ai plus parlé à personne, et maintenant qu’on me donne cinq minutes, je ne sais plus quoi dire», déclare la comédienne, la gorge nouée, avant de regretter de n’avoir pu fêter son anniversaire, et de vouloir s’envoler avec ses ballons de baudruche, à l’issue d’un mini spectacle, qui a particulièrement touché les enfants, nombreux, eux aussi, à n’avoir pu souffler leurs bougies. La petite Zoé, heureusement, peut inviter huit copines, le 28 juin prochain, pour ses huit ans, et nous dit avoir surtout aimé l’acro-danse de Sara Olmo et Pierre Viatour, de la Guimbarde, qui, confinés ensemble, ont poussé le canapé dans le salon pour poursuivre leur entraînement.

On verra encore les facéties de Gordon Wilson sur le toit ou les combats d’éventails de Aude Droessaert et Naïma Ostrowski, de la Cie des Bretteurs. Puis, on s’échappera, en scooter, et sur fond de musique pop italienne, avec Catherine de Biasio et Aurélie Muller, de Blondy Brownie, aux bords d’un lac toscan, où elles étaient censées jouer pendant quinze jours.

A défaut de lac et de Toscane, il faudra se contenter de Bruxelles et de sa Montagne, mais la magie, elle, sera bel et bien au rendez-vous.