Ce n'est pas vraiment là qu'on attendait Isabelle Stengers. Philosophe spécialisée en épistémologie, truchement attitré d'Ilya Prigogine, alter-mondialiste à ses heures, elle a écrit en collaboration avec l'ethnopsychiatre français Tobie Nathan et le psychologue béninois Lucien Hounkpatin une pièce sur le père de la psychanalyse, Sigmund Freud. A l'épreuve de la scène, «La Damnation de Freud» s'avère une oeuvre riche, dense et brillante, offerte à plusieurs niveaux de lecture et généreusement ouverte au spectateur.

Savants et «sauvage»

Dans la grande salle du Théâtre de la place des Martyrs, Christine Delmotte en a assuré une mise en scène à la fois claire, dépouillée - les chaises et les tapis de la scénographie de Nathalie Borlée font songer à «l'espace vide» de Peter Brook - et très construite, avec une efficace utilisation du «multimédia». Une partie importante de la narration est ainsi prise en charge par des images filmées du comédien Tshilombo Imhotep, par ailleurs également présent sur la scène, dans le rôle du grand-père de l'homme qui parle à l'écran.Si certains des personnages et le contexte sont bien réels -nous sommes en 1919, dans l'appartement de Freud à Vienne, où on le voit en compagnie de deux de ses disciples, le Hongrois Sandor Ferenczi et l'Anglais Ernest Jones - l'histoire est, elle, totalement inventée. Les auteurs ont imaginé que Ferenczi amène à Freud un tirailleur sénégalais mutique, souffrant d'une névrose de guerre. Les deux médecins vont tenter de vérifier sur ce «primitif», comme ils disent, la validité des théories et des techniques psychanalytiques.

Cure des âmes

Or il s'avère que ce soldat «sénégalais» est en réalité un guérisseur en provenance de l'ethnie Yoruba, initié, dans son pays, à une pratique ancestrale de cure des âmes. Il s'ensuit une passionnante et parfois bouleversante rencontre entre magie et science, entre la pensée «sauvage» - analogique, animiste, symbolique, initiatique, etc. - et la rationalité occidentale.Cependant la pièce entrelace habilement les fils de plusieurs trames parallèles. A la fin des années 60, le descendant béninois du guérisseur découvre sous nos yeux, dans un fonds d'archives restées secrètes, le drame qui s'est joué dans la maisonnée de Freud. Par ailleurs, à la faveur d'un véritable suspense, nous apprenons comment le mage africain a en quelque sorte accouché chaque être du foyer où il était hébergé de sa propre destinée.

Une autre science de l'être

Le spectacle est étayé par une solide distribution. Jean-Claude Derudder incarne un Freud plein d'une intelligence et d'une autorité, mais aussi d'un orgueil confinant au solipsisme, qui le mènent inéluctablement à la «damnation» évoquée dans le titre de la pièce. Colette Emmanuelle joue les épouses aimantes et intuitives, Ana Rodriguez est Anna Freud, fille et dépositaire malgré elle de l'héritage du père. La sensibilité vibrante de Pietro Pizzuti projette l'image d'un fidèle mais fragile Ferenczi. Maximilien Herry campe un Ernest Jones pragmatique, ambitieux et étroitement rationaliste. Et puis il y a Tshilombo Imhotep, particulièrement attachant dans le double rôle d'Ekudy et de son petit-fils chercheur universitaire.

Emouvante mise à l'épreuve de la puissance du verbe, pénétrante réflexion sur la place de la tradition dans la pensée, mise en cause radicale des excès de la rationalité et de l'ambition, «La Damnation de Freud» pose l'utopie d'une science de l'être qui réconcilierait spiritualité et savoir. Ce beau conte pour grandes personnes, cette «scientifiction», comme l'appelle Isabelle Stengers, mérite assurément d'être vue par tout qui prétend s'intéresser d'un peu près à la spécificité de l'animal humain.

Bruxelles, Théâtre de la place des Martyrs, jusqu'au 18 décembre. Tél. 022233208.

© La Libre Belgique 2004