Jacques Delcuvellerie, l'un des metteurs en scènes associés au National, ouvre la première saison signée Jean-Louis Colinet - de même qu'il la clôturera, dans le cadre du KFA avec «Anathème». Le défi était de taille. De part et d'autre. Le metteur en scène opta pour «La Mouette» mais dans une structure intimiste (cf. LLB du 23/9). Le nouveau directeur accepta que ce grand moment échappe à la grande salle. Cap donc sur le studio, nom officiel de la salle de répétition.

Ceint de rideaux en lamé, l'espace est presque entièrement occupé par le public, qui se répartit sur des bancs et des poufs. «Le spectacle va bientôt commencer», sussure Macha. C'est ici, au bord du lac, que le jeune Treplev veut faire découvrir, par la voix de Nina, sa première pièce à la société qui passe là l'été. Leur importe à tous deux le regard, surtout, de leurs aînés: Arkadina, grande actrice, mère de Treplev, et Trigorine, auteur à succès, amant de cette dernière.

L'amour, la douleur

Si c'est sur ce quatuor et ce choc - de générations, de sensibilités artistiques: les anciens, établis, contre les nouveaux, partisans des «formes nouvelles» - qu'a priori l'accent se porte, le spectacle pour autant n'oblitère aucunement les autres liens. Chaque protagoniste est traité avec respect, sensibilité, générosité, tendresse. Sans doute est-ce le propre de Tchekhov. Delcuvellerie lui emboîte le pas. Sous son égide, chaque rôle, grand ou petit, est doté d'une épaisseur qui nous le fait rencontrer, avec ses failles et ses grandeurs, ses espoirs et ses dépits, ses rages, ses chagrins, ses élans. Il y a beaucoup d'amour dans «La Mouette», et beaucoup aussi dans le traitement qui lui est réservé ici, où a infusé l'esprit «collectif» du Groupov.

L'espace (scénographié par Johan Daenen) évoluera avec la pièce, de même que la place qu'y tiennent les spectateurs. La temporalité progresse également, selon un pari risqué et réussi. Du premier acte, inscrit par des détails explicites - de costume, de musique - dans les années 60 avec leur pesant de révolte, de débat sur l'art, la liberté, l'amour, on remonte vers Tchekhov et cette époque de plaisirs, de villégiature, de légèreté, que menace implicitement la rupture (vingt ans plus tard viendront la guerre, la révolution, une fin véritable).

Or la fin gronde en chaque être, chaque âme. Des vies se croisent, se lient, se brisent, se regardent dans le miroir des autres, s'y perdent, y contemplent leur échec. La jeunesse et la foi dans un monde neuf se brûlent les ailes. La folie rôde. Et la ci-devant «Mouette» nous livre tout cela avec un soin attentif, une ampleur carabinée, sans non plus se cantonner à l'amertume des constats. L'élégance de Tchekhov y est, l'insouciance y perle, l'ironie s'y promène, l'humour l'irrigue.

Dorn, le médecin nonchalant de Julien Roy, y est pour beaucoup, de tous le moins perdu mais non le moins touchant. Le Treplev de Lorent Wanson et la Nina de Jeanne Dandoy évoluent dans un registre âpre et fragile, sur le fil. Anne-Marie Loop campe une Arkadina aussi majestueuse que déchirée, aux côtés du Trigorine bouleversant et presque burlesque d'Alexandre Trocki. Maurice Stévenant est un Sorine tiraillé entre maladie et bon sens, Monique Ghysens une émouvante Paulina, Christian Léonard un Chamraïev brutal et vulnérable, Olindo Bolzan un Medvédenko naïf mais torturé. Mathilde Lefèvre enfin donne à sa Macha tourmentée des trésors de tendresse et de tumulte. A quoi finalement se résume - et c'est beaucoup - ce spectacle dont l'intensité vaut largement qu'on affronte sa durée.

Bruxelles, Théâtre national (Studio), jusqu'au 7 octobre et du 18 octobre au 4 novembre, à 19h30 (7,5 à 18 €). Tél. 02.203.53.03,

Webwww.theatrenational.be

En tournée: Maison de la culture de Tournai, du 11 au 15/10 (069.25.30.80), Manège.Mons, du 7 au 13/11 (065.39.59.39), également à Maubeuge (du 16 au 18/11), Angers (du 22/11 au 2/12), Créteil (du 6 au 10/12).

© La Libre Belgique 2005