Scènes

"Vous faites du stop  ?” “Non, je vends des valises  !” Chargée de trois valises encombrantes, Margot, quadra blonde à la barrette bien fixée dans les cheveux et au manteau coupé droit, voit débouler Claude, octognéraire sac au dos sur trench cintré. Nous sommes en fin de journée, sur le bord d’une nationale, et ces deux femmes qui ne se connaissent pas cherchent à tout prix à sauter dans la première voiture. Pourquoi  ? “Je fugue”, annonce Margot. “Moi aussi, lui rétorque Claude. Je fugue de ma maison de retraite”. Pour aller où  ? “N’importe où  !”, répond Claude. “Ailleurs  !”, désire Margot.

Écrite en 2007 par Pierre Palmade et Christophe Duthuron, Fugueuses réunit alors sur scène Muriel Robin et Line Renaud. Douze ans plus tard, ce sont les comédiennes Nicole Oliver et Martine Willequet qui interprètent avec aplomb et tendresse ce duo détonant au Public.

Dans la petite salle du théâtre, les spectateurs sont installés autour d’un plateau en forme de carrefour/rond-point. Un choix judicieux, symbole de cet acmé dans la vie des deux fugueuses, et astucieux puisqu’il pivote, permettant ainsi au public de rester en contact visuel avec les deux protagonistes. Entrecoupées d’un repère musical récurrent et habillées de décors sonores parfaitement identifiables (une route, la forêt, une ferme, la montagne,…), les tableaux s’enchaînent avec clarté – la mise en scène est signée Michel Kacenelenbogen et la scénographie, Noémie Vanheste  –  : les spectateurs saisissent ainsi aisément les différents lieux égrenant la fugue de Margot et Claude.

“J’étouffe, je crève, je pars”

Ces deux-là ne sont pas de la même génération, mais elles s’opposent aussi bien qu’elles se complètent. Là où Margot est timide, naïve, craintive et dévouée, Claude est intrépide, vive, effrontée et égoïste. Avec pour bagages leurs souvenirs, blessures, rancœurs et regrets, elles font le grand saut pour changer de vie. “Ça fait 20 ans que je m’oublie. J’étouffe, je crève, je pars”, éructe Margot, mère et épouse parfaite en mal de reconnaissance. “Je ne sais pas où je vais, mais je sais ce que je fuis”, affirme Claude, placée en maison de retraite par son fils.

Sur fond de comédie aux airs de Thelma et Louise, Fugueuses met en lumière le destin de deux femmes, reflet de celui de tant d’autres  : écrasées par le poids d’une vie dont elles n’ont pas/plus la maîtrise, elles réalisent qu’elles sont arrivées à un point de non-retour, celui où il faut fuir, pour se sauver. Et vivre leur vie.

Bruxelles, Le Public, jusqu’au 22 juin. Infos et rés.  : 0800.944.44 – www.theatrelepublic.be