Chronique d’une trentaine chaotique de Galin Stoev au Théâtre de Liège.

En équilibre sur un banc, Charlie et Monica avancent l’un vers l’autre. "Là, Charlie conduit Monica à l’autel […]. Là, Monica enlève sa robe de mariée", précise Charlie, juvénile Nicolas Gonzales, en ce mode narratif du dramaturge russe Ivan Viripaev (Irkoutsk, Sibérie, 1974), qui va scander le récit de quatre jeunes gens.

Le portable de Charlie vibre. Amy, troublante Pauline Desmet, l’aime toujours. Premier grain de sable dans ce talk-show écrit à la troisième personne. Enceinte, Monica décide d’avorter, sans en avertir son mari. Malaise. L’avortement ne la laissera pas indemne et distillera le début de questionnements sournois, d’un profond mal-être. La puissance, surtout, de cette voix, l’univers, qui explique à Monica que si elle ne se sent pas vivante, c’est qu’il lui manque l’impulsion.

Entre alors en scène, cheveux dans le vent, Christophe, candide Sébastien Eveno, Berlinois qui débarque à New York pour la première fois, se retrouve à Brooklyn, dans le meilleur restaurant vegan de la ville, y rencontre Amy venue boire un jus de betterave, s’émerveille de la vie new-yorkaise. Et plus encore lorsque Amy lui propose, tout de go, de le sucer…

Traverser l’enfer

L’euphorie ne durera pas pour cette jeunesse en quête de plaisir. Les voix, aboiements, sifflements de serpent se glissent cette fois dans l’esprit de Charlie. Amy et Christophe ne seront pas épargnés par cette prise de pouvoir des pensées venue épaissir une comédie d’apparence légère même si la tension, fût-ce par le décor de briques métalliques, plane dès le début. On réalisera peu à peu que tous les personnages viennent de l’Est, ne pourront plus nier leurs sources pour connaître d’Insoutenables longues étreintes, n’échapperont pas à la traversée de l’enfer pour rejoindre un paradis toujours espéré.

Chronique chaotique d’une crise de la trentaine, autour du mal-être voire du suicide, à mi-chemin entre la modernité des romans américains de Jay McInerney et la redondance d’immenses auteurs russes tel Dosteïevski, le texte quantique d’Ivan Viripaev a tout pour plaire aux jeunes de cet âge-là, d’autant qu’il est remarquablement servi par quatre comédiens au naturel désarmant, affichant parfois une nonchalance très flamande, assortie de justesse et de confiance.

Mise en scène épurée

Ne se laissant pas déborder par l’émotion, ils préservent le temps d’exprimer leur ressenti, de se répondre, d’exister. On soulignera la maturité de Marie Kauffmann (Monica), qui porte son texte en de puissantes nuances. Le tout magnifié par la mise en scène épurée, esthétique et contemporaine de Galin Stoev, premier à monter Viripaev en français, (Rêves, 2001), qui laisse deviner d’emblée le rôle à jouer du mur du fond, qui peut-être tombera comme celui de Berlin ; qui permettra aussi une exploitation intelligente et mesurée de la vidéo ou des micros suspendus, soudain brandis pour porter haut et fort une pensée qui se ressent avant toute chose.

Liège, Théâtre, du 14 au 16 février. Durée : 1 h 45. Infos & rés. : 04.342.00.00, www.theatredeliege.be