Un spectacle belge francophone officiellement programmé par le Festival d’Avignon, c’est chose plutôt rare (et assez liégeoise, si l’on songe aux derniers en date, les malchanceux Arsenic lors de l’édition "annulée" en 2003, et le Groupov avec "Anathème" en 2005). La Cie Le Corridor est ainsi programmée dans le cadre de la 25e heure, "case" particulière du In, où s’inscrivent notamment des spectacles non coproduits par le Festival. "Surprise totale, avoue Dominique Roodthooft : c’est un cadeau, très beau, cette reconnaissance de notre travail. Tout ça sans accord de coproduction entre grandes structures. On n’a rien fait pour, c’est le projet qui a été choisi."

En l’occurrence c’est au Kunstenfestivaldesarts 2009 que naquit "Smatch [1]", d’une carte blanche proposée par Christophe Slagmuylder. Signe d’une confiance que salue l’artiste. "Tout était nouveau pour moi, l’utilisation des projections, de la technologie - mais pas gratuite, tout est lié au fond." Où il est question, notamment, des attentes qu’on pose, de ce qu’on projette, et de la confiance, justement. "Smatch [1]" est sous-titré "Si vous désespérez un singe, vous ferez exister un singe désespéré". Et la machine est lancée. "Je suis partie pour plein ! s’enthousiasme la conceptrice, actrice, metteur en scène du projet. Les deux suivants sont déjà en route et j’ai des idées toutes les trente secondes !"

"Smatch [2]" verra ainsi le jour en mai 2011, au Kunsten toujours, coproduit par les Tanneurs, avec pour intitulé "Push up daisies (ou) manger les pissenlits par la racine ?" Et sera une nouvelle confrontation d’opinions, d’expériences, de pensées diverses voire contradictoires sur un sujet donné - ici la terre-mère. Le terme générique Smatch étant d’ailleurs forgé à partir de smash, casser, écrabouiller, bousiller, et de match, correspondre, s’accorder, être assorti. Ou l’oxymore comme principe moteur, bousculant les évidences.

Cette façon de travailler, explique Dominique Roodthooft, est liée avec son premier métier, la pédagogie : "Mes premiers chocs, à 22, 23 ans, l’éducation nouvelle, comment penser avec les élèves, faire en sorte qu’ils construisent leur propre pensée. C’est une réaction, aussi, à ce que je vois beaucoup, et qui m’ennuie, au théâtre : cette pensée unique qui veut qu’on passe forcément par la déconstruction. Or on se trouve à un moment capital pour notre monde, où il faut réussir à penser autrement. Le projet Smatch paraît a priori un immense bordel, pour peu à peu se construire - à l’inverse de ce qui se passe souvent : on va du plateau nu au chaos. Ici justement il s’agit de montrer que la pensée n’est pas qu’intellectuelle, qu’elle mélange des choses très différentes, qu’elle rassemble Quand je mène des formations, notamment en milieu psychiatrique, je donne toujours l’exemple de l’oxymoron : une violente tempête, c’est ce à quoi on s’attend; une tempête calme, ça bouscule davantage. En somme, c’est éviter les portes ouvertes pour plutôt aller en ouvrir de nouvelles."

Et à Avignon, ça va se passer comment ? "Pratiquement, on arrive le 7 juillet au soir, le 8 on monte, on répète et on présente une générale aux équipes du festival, et on joue le 9 et le 10." Du concentré. Et l’espoir, malgré cette brièveté, que ce surplus de visibilité donne, peut-être, à la compagnie un surcroît de crédibilité auprès des autorités. "Notre conventionnement s’élève en tout et pour tout à 25000 euros. Cela dit, en trois ans, de 2008 à 2011, on aligne huit créations, alors que sur papier on doit en faire deux " Les résidences non plus ne font pas partie de leurs missions, et pourtant il y en a, cultivées comme des liens forts. Notamment avec l’auteur Pieter De Buysser. Dont Dominique Roodthooft montera, pour les Rencontres jeune public de Huy, en août, "L’Accueil d’Ismael Stamp" : "Un projet chanté, un concert rock adressé à tout public dès 10-12 ans, de l’art brut, très physique, qui rend accessible un texte pointu."

Enthousiaste, polymorphe, l’artiste confie travailler "essentiellement sur l’écoute et pas sur une œuvre à faire", en laissant les projets évoluer au gré des rencontres. Y compris bicommunautaires. Le Corridor est ainsi à l’origine du premier surtitrage en néerlandais au Théâtre de la Place, en 2004, pour l’"Opéra bègue".

Dans les projets de la compagnie, une coproduction avec LOD sur "Les Aveugles" de Maeterlinck, une tournée en Flandre - et en néerlandais - avec "Le Diable abandonné", dont les trois volets seront présentés avec musique live en 2012. Dominique Roodthooft cite encore les initiatives menées dans le lieu même, "des performances, des petites formes, des animations, des réflexions, un Kamishibai de Patrick Corillon, du travail avec les écoles, des bancs d’essai, des parlottes Toujours cette idée de montrer comment on fait, une façon de s’approprier le pouvoir de faire de nouvelles choses."

Si la compagnie a "de plus en plus de contacts à l’étranger, on a décidé de rester à Liège, note l’artiste. Il nous semble important et il nous plaît d’avoir à la fois un lieu et, de façon distincte, un lien avec les institutions : c’est précieux de pouvoir faire l’aller-retour."

Le Corridor asbl, 413 rue Vivegnis, 4000 Liège. Infos : 04.227.22.92, www.lecorridor.be

"Smatch [1]" au Festival d’Avignon, les 9 et 10 juillet à 23h, à l’École d’art.